ECRITS par JACQUES LACAN
ÉDITIONS DU SEUIL
27, rue Jacob, Paris- VI
Le séminaire sur «La Lettre volée »
suite...
Lettre d'amour ou lettre de conspiration, lettre délatrice ou lettre d'instruction, lettre sommatoire ou lettre de détresse, nous n'en pouvons retenir qu'une chose, c'est que la Reine ne saurait la porter à la connaissance de son seigneur et maître.
Or ces termes, loin de tolérer l'accent décrié qu'ils ont dans la comédie bourgeoise, prennent un sens éminent de désigner son souverain, à qui la lie la foi jurée, et de façon redoublée puisque sa position de conjointe ne la relève pas de son devoir de sujette, mais bien l'élève à la garde de ce que la royauté selon la loi incarne du pouvoir : et qui s'appelle la légitimité.
Dès lors, quelles que soient les suites que la Reine ait choisi de donner à la lettre, il reste que cette lettre est le symbole d'un pacte, et que, même si sa destinataire n'assume pas ce pacte, l'existence de la lettre la situe dans une chaîne symbolique étrangère à celle qui constitue sa foi. Qu'elle y soit incompatible, la preuve en est donnée par le fait que la possession de la lettre est impossible à faire valoir publiquement comme légitime, et que pour la faire respecter, la Reine ne saurait invoquer que le droit de son privé, dont le privilège se fonde sur l'honneur auquel cette possession déroge.
Car celle qui incarne la figure de grâce de la souveraineté, ne saurait accueillir d'intelligence même privée sans qu'elle intéresse le pouvoir, et elle ne peut à l'endroit du souverain se prévaloir du secret sans entrer dans la clandestinité.
Dès lors la responsabilité de l'auteur de la lettre passe au second rang auprès de celle de qui la détient : car l'offense à la majesté vient à s'y doubler de la plus haute trahison.
Nous disons : qui la détient, et non pas : qui la possède. Car il devient clair dès lors que la propriété de la lettre n'est pas moins contestable à sa destinataire qu'à n'importe qui elle puisse venir entre les mains, puisque rien, quant à l'existence de la lettre, ne peut rentrer dans l'ordre, sans que celui aux prérogatives de qui elle attente, n'ait eu à en juger.
Tout ceci n'implique pas pourtant que pour ce que le secret de la lettre est indéfendable, la dénonciation de ce secret soit d'aucune façon honorable. Les honesti homines, les gens bien, ne sauraient s'en tirer à si bon compte. Il y a plus d'une religio, et ce n'est pas pour demain que les liens sacrés cesseront de nous tirer à hue et à dia. Pour l'ambitus, le détour, on le voit, ce n'est pas toujours l'ambition qui l'inspire. Car s'il en est un par quoi nous passons ici, nous ne l'avons pas volé, c'est le cas de le dire, puisque, pour tout vous avouer, nous n'avons adopté le titre de Baudelaire que dans l'esprit de bien marquer non pas, comme on l'énonce improprement, le caractère conventionnel du signifiant, mais plutôt sa préséance par rapport au signifié. Il n'en reste pas moins que Baudelaire, malgré sa dévotion, a trahi Poe en traduisant par « la lettre volée » son titre qui est the purloined letter, c'est-à-dire qui use d'un mot assez rare pour qu'il nous soit plus facile d'en définir l'étymologie que l'emploi.
To purloin, nous dit le dictionnaire d'Oxford, est un mot anglo-français, c'est-à-dire composé du préfixe pur- qu'on retrouve dans purpose, propos, purchase, provision, purport, portée, et du mot de l'ancien français : loing, loigner, longé. Nous reconnaîtrons dans le premier élément le latin pro en tant qu'il se distingue d'ante par ce qu'il suppose d'un arrière en avant de quoi il se porte, éventuellement pour le garantir, voire pour s'en porter garant (alors qu'ante s'en va au-devant de ce qui vient à sa rencontre). Pour le second, vieux mot français; loigner, verbe de l'attribut de lieu au loing (ou encore longé), il ne veut pas dire au loin, mais au long de; il s'agit donc de mettre de côté, ou, pour recourir à une locution familière qui joue sur les deux sens, de : mettre à gauche.
C'est ainsi que nous nous trouvons confirmé dans notre détour par l'objet même qui nous y entraîne : car c'est bel et bien la lettre détournée qui nous occupe, celle dont le trajet a été prolongé (c'est littéralement le mot anglais), ou pour recourir au vocabulaire postal, la lettre en souffrance.
Voici donc simple and odd, comme on nous l'annonce dès la première page, réduite à sa plus simple expression la singularité de la lettre, qui comme le titre l'indique, est le sujet véritable du conte : puisqu'elle peut subir un détour, c'est qu'elle a un trajet qui lui est propre. Trait où s'affirme ici son incidence de signifiant. Car nous avons appris à concevoir que le signifiant ne se maintient que dans un déplacement comparable à celui de nos bandes d'annonces lumineuses ou des mémoires rotatives de nos machines à-penser-comme-les-hommes 1, ceci en raison de son fonctionnement alternant en son principe, lequel exige qu'il quitte sa place, quitte à y faire retour circulairement.
C'est bien ce qui se passe dans l'automatisme de répétition.
I. Cf. notre introduction, p. 59.
Ce que Freud nous enseigne dans le texte que nous commentons, c'est que le sujet suit la filière du symbolique, mais ce dont vous avez ici l'illustration est plus saisissant encore : ce n'est pas seulement le sujet, mais les sujets, pris dans leur intersubjectivité, qui prennent la file, autrement dit nos autruches, auxquelles nous voilà revenus, et qui, plus dociles que des moutons, modèlent leur être même sur le moment qui les parcourt de la chaîne signifiante.
Si ce que Freud a découvert et redécouvre dans un abrupt toujours accru, a un sens, c'est que le déplacement du signifiant détermine les sujets dans leurs actes, dans leur destin, dans leurs refus, dans leurs aveuglements, dans leur succès et dans leur sort, nonobstant leurs dons innés et leur acquis social, sans égard pour le caractère ou le sexe, et que bon gré mal gré suivra le train du signifiant comme armes et bagages, tout ce qui est du donné psychologique.
Nous voici en effet derechef au carrefour où nous avions laissé notre drame et sa ronde avec la question de la façon dont les sujets s'y relaient. Notre apologue est fait pour montrer que c'est la lettre et son détour qui régit leurs entrées et leurs rôles. Qu'elle soit en souffrance, c'est eux qui vont en pâtir. A passer sous son ombre, ils deviennent son reflet. A tomber en possession de la lettre, - admirable ambiguïté du langage, - c'est son sens qui les possède.
C'est ce que nous montre le héros du drame qui ici nous est conté, quand se répète la situation même qu'a nouée son audace une première fois pour son triomphe. Si maintenant il y succombe, c'est d'être passé au rang second de la triade dont il fut d'abord le troisième en même temps que le larron, - ceci par la vertu de l'objet de son rapt.
Car s'il s'agit, maintenant comme avant, de protéger la lettre des regards, il ne peut faire qu'il n'y emploie le même procédé qu'il a lui-même déjoué : la laisser à découvert? Et l'on est en droit de douter qu'il sache ainsi ce qu'il fait, à le voir captivé aussitôt par une relation duelle où nous retrouvons tous les caractères du leurre mimétique ou de l'animal qui fait le mort, et, pris au piège de la situation typiquement imaginaire : de voir qu'on ne le voit pas, méconnaître la situation réelle où il est vu ne pas voir. Et qu'est-ce qu'il ne voit pas ? Justement la situation symbolique qu'il a su lui-même si bien voir, et où maintenant le voilà vu se voyant n'être pas vu.
Le ministre agit en homme qui sait que la recherche de la police est sa défense, puisqu'on nous dit que c'est exprès qu'il lui laisse le champ libre par ses absences : il n'en méconnaît pas moins que hors cette recherche, il n'est plus défendu.
C'est l'autruicherie même dont il fut l'artisan, si l'on nous permet de faire provigner notre monstre, mais ce ne peut être par quelque imbécillité qu'il vient à en être la dupe.
C'est qu'à jouer la partie de celui qui cache, c'est le rôle de la Reine dont il lui faut se revêtir, et jusqu'aux attributs de la femme et de l'ombre, si propices à l'acte de cacher.
Ce n'est pas que nous réduisions à l'opposition primaire de l'obscur et du clair, le couple vétéran du yin et du yang. Car son maniement exact comporte ce qu'a d'aveuglant l'éclat de la lumière, non moins que les miroitements dont l'ombre se sert pour ne pas lâcher sa proie.
Ici le signe et l'être merveilleusement disjoints, nous montrent lequel l'emporte quand ils s'opposent. L'homme assez homme pour braver jusqu'au mépris l'ire redoutée de la femme, subit jusqu'à la métamorphose la malédiction du signe dont il l'a dépossédée.
Car ce signe est bien celui de la femme, pour ce qu'elle y fait valoir son être, en le fondant hors de la loi, qui la contient toujours, de par l'effet des origines, en position de signifiant, voire de fétiche. Pour être à la hauteur du pouvoir de ce signe, elle n'a qu'à se tenir immobile à son ombre, y trouvant de surcroît, telle la Reine, cette simulation de la maîtrise du non-agir que seul « l’œil de lynx » du ministre a pu percer.
Ce signe ravi, voici donc l'homme en sa possession : néfaste de ce qu'elle ne peut se soutenir que de l'honneur qu'elle défie, maudite d'appeler celui qui la soutient à la punition ou au crime, qui l'une et l'autre brisent sa vassalité à la Loi.
Il faut qu'il y ait dans ce signe un noli me tangere bien singulier
pour que, semblable à la torpille socratique, sa possession engourdisse son homme au point de le faire tomber dans ce qui chez lui se trahit sans équivoque comme inaction.
Car à remarquer comme le fait le narrateur dès le premier entretien, qu'avec l'usage de la lettre se dissipe son pouvoir, nous apercevons que cette remarque ne vise justement que son usage à des fins de pouvoir, - et du même coup que cet usage devient forcé pour le ministre.
Pour ne pouvoir s'en délivrer, il faut que le ministre ne sache que faire d'autre de la lettre. Car cet usage le met dans une dépendance si totale de la lettre comme telle, qu'à la longue il ne la concerne même plus.
Nous voulons dire que pour que cet usage concernât vraiment la lettre, le ministre qui après tout y serait autorisé par le service du Roi son maître, pourrait présenter à la Reine des remontrances respectueuses, dût-il s'assurer de leur effet de retour par des garanties appropriées, - ou bien introduire quelque action contre l'auteur de la lettre dont le fait qu'il reste ici hors du jeu, montre à quel point il s'agit peu ici de la culpabilité et de la faute, mais du signe de contradiction et de scandale que constitue la lettre, au sens où l'Évangile dit qu'il faut qu'il arrive sans égard au malheur de qui s'en fait le porteur, - voire soumettre la lettre devenue pièce d'un dossier au « troisième personnage », qualifié pour savoir s'il en fera sortir une Chambre Ardente pour la Reine ou la disgrâce pour le ministre.
Nous ne saurons pas pourquoi le ministre n'en fait pas l'un de ces usages, et il convient que nous n'en sachions rien puisque seul nous intéresse l'effet de ce non-usage; il nous suffit de savoir que le mode d'acquisition de la lettre ne serait un obstacle à aucun d'entre eux.
Car il est clair que si l'usage non significatif de la lettre est un usage forcé pour le ministre, son usage à des fins de pouvoir ne peut être que potentiel, puisqu'il ne peut passer à l'acte sans s'évanouir aussitôt, - dès lors, que la lettre n'existe comme moyen de pouvoir que par les assignations ultimes du pur signifiant, soit prolonger son détour pour la faire parvenir à qui de droit par un transit de surcroît, c'est-à-dire par une autre trahison dont la gravité de la lettre rend difficile de prévenir les retours, - ou bien détruire la lettre, ce qui serait la seule façon, sûre et comme telle proférée d'emblée par Dupin, d'en finir avec ce qui est destiné par nature à signifier l'annulation de ce qu'il signifie.
L'ascendant que le ministre tire de la situation ne tient donc pas à la lettre, mais, qu'il le sache ou non, au personnage qu'elle lui constitue. Et aussi bien les propos du Préfet nous le présentent-ils comme quelqu'un à tout oser, who dores ail things, et l'on commente significativement : those unbecoming as well as those becoming a man ce qui veut dire : ce qui est indigne aussi bien que ce qui est digne d'un homme, et ce dont Baudelaire laisse échapper la pointe en le traduisant : ce qui est indigne d'un homme aussi bien que ce qui est digne de lui. Car dans sa forme originale, l'appréciation est beaucoup plus appropriée à ce qui intéresse une femme.
Ceci laisse apparaître la portée imaginaire de ce personnage, c'est-à-dire la relation narcissique où se trouve engagé le ministre, cette fois certainement à son insu. Elle est indiquée aussi dans le texte anglais, dès la deuxième page, par une remarque du narrateur dont la forme est savoureuse : « L'ascendant, nous dit-il, qu'a pris le ministre, dépendrait de la connaissance qu'a le ravisseur de la connaissance qu'a la victime de son ravisseur », textuellement
the robber's knowledge of the loser's knowledge of the robber. Termes dont l'auteur souligne l'importance en les faisant reprendre littéralement par Dupin tout de suite après le récit sur lequel on a enchaîné de la scène du rapt de la lettre. Ici encore on peut dire que Baudelaire flotte en son langage en faisant l'un interroger, l'autre confirmer par ces mots : « Le voleur sait-il?... », puis « le voleur sait... », Quoi? «que la personne volée connaît son voleur».
Car ce qui importe au voleur, ce n'est pas seulement que ladite personne sache qui l'a volé, mais bien à qui elle a affaire en fait de voleur; c'est qu'elle le croie capable de tout, ce qu'il faut entendre qu'elle lui confère la position qu'il n'est à la mesure de personne d'assumer réellement parce qu'elle est imaginaire, celle du maître absolu.
En vérité c'est une position de faiblesse absolue, mais pas pour qui on donne à le croire. La preuve n'en est pas seulement que la Reine y prenne l'audace d'en appeler à la police. Car elle ne fait que se conformer à son déplacement d'un cran dans la rangée de la triade de départ, en s'en remettant à l'aveuglement même qui est requis pour occuper cette place : No more sagacious agent could, I suppose, ironise Dupin, be desired or even imagined. Non, si elle a franchi ce pas, c'est moins d'être poussée au désespoir, driven to despair, comme on nous le dit, qu'en prenant la charge d'une impatience qui est plutôt à imputer à un mirage spéculaire.
Car le ministre a fort à faire pour se contenir dans l'inaction qui est son lot à ce moment. Le ministre en effet n'est pas absolument fou. C'est une remarque du Préfet qui toujours parle d'or : il est vrai que l'or de ses paroles ne coule que pour Dupin, et ne s'arrête de couler qu'à concurrence des cinquante mille francs qu'il lui en coûtera à l'étalon de ce métal à l'époque, encore que ce ne doive pas être sans lui laisser un solde bénéficiaire. Le ministre donc n'est pas absolument fou dans cette stagnation de folie, et c'est pourquoi il doit se comporter selon le mode de la névrose. Tel l'homme qui s'est retiré dans une île pour oublier, quoi? il a oublié, - tel le ministre à ne pas faire usage de la lettre, en vient à l'oublier. C'est ce qu'exprime la persistance de sa conduite. Mais la lettre, pas plus que l'inconscient du névrosé, ne l'oublie. Elle l'oublie si peu qu'elle le transforme de plus en plus à l'image de celle qui l'a offerte à sa surprise, et qu'il va maintenant la céder à son exemple à une surprise semblable.
Les traits de cette transformation sont notés, et sous une forme assez caractéristique dans leur gratuité apparente pour les rapprocher valablement du retour du refoulé.
Ainsi apprenons-nous d'abord qu'à son tour le ministre a retourné la lettre, non certes dans le geste hâtif de la Reine, mais d'une façon plus appliquée, à la façon dont on retourne un vêtement. C'est en effet ainsi qu'il lui faut opérer, d'après le mode dont à l'époque on plie une lettre et la cachette, pour dégager la place vierge où inscrire une nouvelle adresse 1.
1. Nous nous sommes cru obligé d'en faire ici la démonstration à l'auditoire sur une lettre de l'époque intéressant M. de Chateaubriand et sa recherche d'un secrétaire. II nous a paru amusant que M. de Chateaubriand ait mis le point final au premier état, récemment restitué, de ses mémoires en ce mois même de novembre 1841 où paraissait dans le Chamber's journal la lettre volée. Le dévouement de M. de Chateaubriand au pouvoir qu'il décrie et l'honneur que ce dévouement fait à sa personne (on n' en avait pas encore inventé le don), le feraient-ils ranger au regard du jugement auquel nous verrons plus loin soumis le ministre, parmi les hommes de génie avec ou sans principes?
Cette adresse devient la sienne propre. Qu'elle soit de sa main ou d'une autre, elle apparaîtra comme d'une écriture féminine très fine et le cachet passant du rouge de la passion au noir de ses miroirs, il y imprime son propre sceau. Cette singularité d'une lettre marquée du sceau de son destinataire est d'autant plus frappante à noter dans son invention, qu'articulée avec force dans le texte, elle n'est ensuite même pas relevée par Dupin dans la discussion à laquelle il soumet l'identification de la lettre.
Que cette omission soit intentionnelle ou involontaire, elle surprendra dans l'agencement d'une création dont on voit la minutieuse rigueur. Mais dans les deux cas, il est significatif que la lettre qu'en somme le ministre s'adresse à lui-même, soit la lettre d'une femme : comme si c'était là une phase où il dût en passer par une convenance naturelle du signifiant.
Aussi bien l'aura de nonchaloir allant jusqu'à affecter les apparences de la mollesse, l'étalage d'un ennui proche du dégoût en ses propos, l'ambiance que l'auteur de la philosophie de l'ameublement 1 sait faire surgir de notations presque impalpables comme celle de l'instrument de musique sur la table, tout semble concerté pour-que le personnage que tous ses propos ont cerné des traits de la virilité, dégage quand il apparaît l'odor di femina la plus singulière.
Que ce soit là un artifice, Dupin ne manque pas de le souligner en effet en nous disant derrière ce faux aloi la vigilance de la bête de proie prête à bondir. Mais que ce soit l'effet même de l'inconscient au sens précis où nous enseignons que l'inconscient, c'est que l'homme soit habité par le signifiant, comment en trouver une image plus belle que celle que Poe forge lui-même pour nous faire comprendre l'exploit de Dupin. Car il recourt, pour ce faire, à ces noms toponymiques qu'une carte de géographie, pour n'être pas muette, surimpose à son dessin, et dont on peut faire l'objet d'un jeu de devinette à qui saura trouver celui qu'aura choisi un partenaire, - remarquant dès lors que le plus propice à égarer un débutant sera celui qui, en grosses lettres largement espacées dans le champ de la carte, y donne, sans souvent même que le regard s'y arrête, la dénomination d'un pays tout entier...
1. Poe est en effet l'auteur d'un essai portant ce titre.
Telle la lettre volée, comme un immense corps de femme, s'étale dans l'espace du cabinet du ministre, quand y entre Dupin. Mais telle déjà il s'attend à l'y trouver, et il n'a plus, de ses yeux voilés de vertes lunettes, qu'à déshabiller ce grand corps.
Et c'est pourquoi sans avoir eu besoin, non plus et pour cause que l'occasion, d'écouter aux portes du Pr. Freud, il ira droit là où gît et gîte ce que ce corps est fait pour cacher, en quelque beau mitan où le regard se glisse, voire à cet endroit dénommé par les séducteurs le château Saint-Ange dans l'innocente illusion où ils s'assurent de tenir de là la Ville. Tenez l entre les jambages de la cheminée, voici l'objet à portée de la main que le ravisseur n'a plus qu'à tendre... La question de savoir s'il le saisit sur le manteau comme Baudelaire le traduit, ou sous le manteau de la cheminée comme le porte le texte original, peut être abandonnée sans dommage aux inférences de la cuisine 1.
Si l'efficacité symbolique s'arrêtait là, c'est que la dette symbolique s'y serait éteinte aussi? Si nous pouvions le croire, nous serions avertis du contraire par deux 'épisodes qu'on doit d'autant moins tenir pour accessoires qu'ils semblent au premier abord détonner dans l'œuvre.
C'est d'abord l'histoire de la rétribution de Dupin, qui loin d'être un jeu de la fin, s'est annoncée dès le principe par la question fort désinvolte qu'il pose au préfet sur le montant de la récompense qui lui a été promise, et dont, pour être réticent sur son chiffre, celui-ci ne songe pas à lui dissimuler l'énormité, revenant même sur son augmentation dans la suite.
Le fait que Dupin nous ait été auparavant présenté comme un besogneux réfugié dans l'éther, est plutôt de nature à nous faire réfléchir sur le marché qu'il fait de la livraison de la lettre, et dont le check-book qu'il produit assure rondement l'exécution. Nous ne croyons pas négligeable que le hint sans ambages par où il l'a introduit soit une « histoire attribuée au personnage aussi célèbre qu'excentrique », nous dit Baudelaire, d'un médecin anglais nommé Abernethy, où il s'agit d'un riche avare qui, pensant lui soutirer I. Et même de la cuisinière.une consultation gratuite, s'entend rétorquer non pas de prendre médecine, mais de prendre conseil.
N'est-ce pas à bon droit en effet que nous nous croirons concernés quand il s'agit peut-être pour Dupin de se retirer lui-même du circuit symbolique de la lettre, - nous qui nous faisons les émissaires de toutes les lettres volées qui pour un temps au moins seront chez nous en souffrance dans le transfert. Et n'est-ce pas la responsabilité que leur transfert comporte, que nous neutralisons en la faisant équivaloir au signifiant le plus annihilant qui soit de toute signification, à savoir l'argent.
Mais ce n'est pas là tout. Ce bénéfice si allégrement tiré par Dupin de son exploit, s'il a pour but de tirer son épingle du jeu, n'en rend que plus paradoxale, voire choquante, la prise à partie, et disons le coup en dessous, qu'il se permet soudain à l'endroit du ministre dont il semble pourtant que le tour qu'il vient de lui jouer ait assez dégonflé l'insolent prestige.
Nous avons dit les vers atroces qu'il assure n'avoir pu s'empêcher de dédier, dans la lettre par lui contrefaite, au moment où le ministre mis hors de ses gonds par les immanquables défis de la Reine, pensera l'abattre et se précipitera dans 'l'abîme . facilis descensus Averni 1, sentencie-t-il, ajoutant que le ministre ne pourra manquer de reconnaître son écriture, ce qui, pour laisser sans péril un opprobre sans merci, paraît, visant une figure qui n'est pas sans mérite, un triomphe sans gloire, et la rancune qu'il invoque encore d'un mauvais procédé éprouvé à Vienne (est-ce au Congrès ?) ne fait qu'y ajouter une noirceur de surcroît.
Considérons pourtant de plus près cette explosion passionnelle, et spécialement quant au moment où elle survient d'une action dont le succès relève d'une tête si froide.
Elle vient juste après le moment où l'acte décisif de l'identification de la lettre étant accompli, on peut dire que Dupin déjà tient la lettre autant que de s'en être emparé, sans pourtant être encore en état de s'en défaire.
Il est donc bien partie prenante dans la triade intersubjective, et comme tel dans la position médiane qu'ont occupée précédemment la Reine et le Ministre. Va-t-il en s'y montrant supérieur, nous révéler en même temps les intentions de l'auteur? S'il a réussi à remettre la lettre dans son droit chemin, il reste à la faire parvenir à son adresse.
1. Le vers de Virgile porte : facilis descensus Averno.
Et cette adresse est à la place précédemment occupée par le Roi, puisque c'est là qu'elle devait rentrer dans l'ordre de la Loi.
Nous l'avons vu, ni le Roi, ni la Police qui l'a relayé à cette place, n'étaient capables de la lire parce que cette place comportait l'aveuglement.
Rex et augur, l'archaïsme légendaire de ces mots, ne semble résonner que pour nous faire sentir le dérisoire d'y appeler un homme. Et les figures de l'histoire n'y encouragent guère depuis déjà quelque temps. Il n'est pas naturel à l'homme de supporter à lui seul le poids du plus haut des signifiants. Et la place qu'il vient occuper à le revêtir, peut être aussi propre à devenir le symbole de la plus énorme imbécillité.
Disons que le Roi ici est investi par l'amphibologie naturelle au sacré, de l'imbécillité qui tient justement au Sujet.
C'est ce qui va donner leur sens aux personnages qui vont se succéder à sa place. Non pas que la police puisse être tenue pour constitutionnellement analphabète, et nous savons le rôle des piques plantées sur le campus dans la naissance de l'État. Mais celle qui exerce ici ses fonctions est toute marquée des formes libérales, c'est-à-dire de celles que lui imposent des maîtres peu soucieux d'essuyer ses penchants indiscrets. C'est pourquoi on ne nous mâche pas à l'occasion les mots sur les attributions qu'on lui réserve : « Sutor ne ultra crepidam, occupez-vous de vos filous. Nous irons même jusqu'à vous donner, pour ce faire, des moyens scientifiques. Cela vous aidera à ne pas penser aux vérités qu'il vaut mieux laisser dans l'ombre 2.»
On sait que le soulagement qui résulte de principes si avisés, n'aura duré dans l'histoire que l'espace d'un matin, et que déjà la marche du destin ramène de toutes parts, suite d'une juste aspira tion au règne de la liberté, un intérêt pour ceux qui la troublent de leurs crimes, qui va jusqu'à en forger à l'occasion les preuves.
I. On se souvient du spirituel distique attribué avant sa chute au plus récent en date à avoir rallié le rendez-vous de Candide à Venise Il n'est plus aujourd'hui que cinq rois sur la terre, Les quatre rois des cartes et le roi d'Angleterre.
2. Ce propos a été avoué en termes clairs par un noble Lord parlant à la Chambre Haute où sa dignité lui donnait sa place.
On peut même voir que cette pratique qui fut toujours bien reçue de ne jamais s'exercer qu'en faveur du plus grand nombre, vient à être authentifiée par la confession publique de ses forgeries par ceux-là mêmes qui pourraient y trouver à redire : dernière manifestation en date de la prééminence du signifiant sur le sujet.
Il n'en demeure pas moins qu'un dossier de police a toujours été l'objet d'une réserve, dont on s'explique mal qu'elle déborde largement le cercle des historiens.
C'est à ce crédit évanescent que la livraison que Dupin a l'intention de faire de la lettre au Préfet de police, va en réduire la portée. Que reste-t-il maintenant du signifiant quand, délesté déjà de son message pour la Reine, le voici invalidé dans son texte dès sa sortie des mains du Ministre?
Il ne lui reste justement plus qu'à répondre à cette question même, de ce qu'il reste d'un signifiant quand il n'a plus de signification. Or c'est la même question dont l'a interrogé celui que Dupin maintenant retrouve au lieu marqué de l'aveuglement.
C'est bien là en effet la question qui y a conduit le Ministre, s'il est le joueur qu'on nous a dit et que son acte dénonce suffisamment. Car la passion du joueur n'est autre que cette question posée au signifiant, que figure l'automaton du hasard.
« Qu'es-tu, figure du dé que je retourne dans ta rencontre (tukè) 1 avec ma fortune? Rien, sinon cette présence de la mort qui fait de la vie humaine ce sursis obtenu de matin en matin au nom des significations dont ton signe est la houlette. Telle fit Schéhérazade durant mille et une nuits, et tel je fais depuis dix-huit mois à éprouver l'ascendant de ce signe au prix d'une série vertigineuse de coups pipés au jeu de pair ou impair. »
C'est ainsi que Dupin, de la place où il est, ne peut se défendre contre celui qui interroge ainsi, d'éprouver une rage de nature manifestement féminine.
1. On sait l'opposition fondamentale que fait Aristote des deux termes ici rappelés dans l'analyse conceptuelle qu'il donne du hasard dans sa Physique. Bien des discussions s'éclaireraient à ne pas l'ignorer.
Limage de haute volée où l'invention du poète et la rigueur du mathématicien se conjointaient avec l'impassibilité du dandy et l'élégance du tricheur, devient soudain pour celui-là même qui nous l'a fait goûter le vrai monstrum horrendum, ce sont ses mots, «un homme de génie sans principes».
Ici se signe l'origine de cette horreur, et celui qui l'éprouve n'a nul besoin de se déclarer de la façon la plus inattendue « partisan de la dame » pour nous la révéler : on sait que les dames détestent qu'on mette en cause les principes, car leurs attraits doivent beaucoup au mystère du signifiant.
C'est pourquoi Dupin va enfin tourner vers nous la face médusante de ce signifiant dont personne en dehors de la Reine n'a pu lire que l'envers. Le lieu commun de la citation convient à l'oracle que cette face porte en sa grimace, et aussi qu'il soit emprunté à la tragédie
... Un destin si funeste,
S'il n'est digne d'Atrée, est digne de Thyeste.
Telle est la réponse du signifiant au-delà de toutes les significations :
« Tu crois agir quand je t'agite au gré des liens dont je noue tes désirs. Ainsi ceux-ci croissent-ils en forces et se multiplient-ils en objets qui te ramènent au morcellement de ton enfance déchirée. Eh bien, c'est là ce qui sera ton festin jusqu'au retour de l'invité de pierre, que je serai pour toi puisque tu m'évoques. »
Pour retrouver un ton plus tempéré, disons selon le canular, dont, avec certains d'entre vous qui nous avaient suivi au Congrès de Zurich l'année dernière, nous avions fait l'hommage au mot de passe de l'endroit, que la réponse du signifiant à celui qui l'interroge est : « Mange ton Dasein. »
Est-ce donc là ce qui attend le ministre à un rendez-vous fatidique. Dupin nous l'assure, mais nous avons aussi appris à nous défendre d'être à ses diversions trop crédules.
Sans doute voici l'audacieux réduit à l'état d'aveuglement imbécile, où l'homme est vis-à-vis des lettres de muraille qui dictent son destin. Mais quel effet pour l'appeler à leur rencontre, peut-on attendre des seules provocations de la Reine pour un homme tel que lui? L'amour ou la haine. L'un est aveugle et lui fera rendre les armes. L'autre est lucide, mais éveillera ses soupçons. Mais s'il est vraiment le joueur qu'on nous dit, il interrogera, avant de les abattre, une dernière fois ses cartes, et y lisant son jeu, il se lèvera de la table à temps pour éviter la honte.
Est-ce là tout et devons-nous croire que nous avons déchiffré la véritable stratégie de Dupin au-delà des trucs imaginaires dont il lui fallait nous leurrer? Oui sans doute, car si « tout point qui demande de la réflexion», comme le profère d'abord Dupin, «s'offre le plus favorablement à l'examen dans l'obscurité », nous pouvons facilement en lire maintenant la solution au grand jour. Elle était déjà contenue et facile à dégager du titre de notre conte, et selon la formule même, que nous avons dès longtemps soumise à votre discrétion, de la communication intersubjective : où l'émetteur, vous disons-nous, reçoit du récepteur son propre message sous une forme inversée. C'est ainsi que ce que veut dire « la lettre volée », voire « en souffrance », c'est qu'une lettre arrive toujours à destination.
(Guitrancourt, San Casciano, mi-mai, mi- août I916,)
PRÉSENTATION DE LA SUITE
Ce texte, à qui voulait y prendre un air de nos leçons, nous ne l'indiquâmes guères sans le conseil que ce fût par lui qu'on se fît introduire à l'introduction qui le précédait et qui ici va suivre.
Laquelle était faite pour d'autres qui de cet air, sortaient d'en prendre.
Ce conseil, d'ordinaire, n'était pas suivi : le goût de l'écueil étant l'ornement du persévérer dans l'être.
Nous ne prenons ici en main l'économie du lecteur qu'à revenir sur l'adresse de notre discours et à marquer ce qui ne se démentira plus : nos écrits prennent place à l'intérieur d'une aventure qui est celle du psychanalyste, aussi loin que la psychanalyse est sa mise en question.
Les détours de cette aventure, voire ses accidents, nous y ont porté à une position d'enseignement.
D'où une référence intime qu'à d'abord parcourir cette introduction, on saisira dans le rappel d'exercices pratiqués en chœur.
Ce n'est après tout que sur la grâce de l'un d'entre eux que l'écrit précédent raffine.
On use donc mal de l'introduction qui va suivre, à la prendre pour difficile : c'est reporter sur l'objet qu'elle présente ce qui ne tient qu'à sa visée en tant qu'elle est de formation.
Aussi bien les quatre pages qui pour certains font casse-tête, ne cherchaient-elles pas l'embarras. Nous y mettons quelques retouches pour ôter tout prétexte à se détourner de ce qu'elles disent.
C'est à savoir que la mémoration dont il s'agit dans l'inconscient - freudien s'entend - n'est pas du registre qu'on suppose à la mémoire, en tant qu'elle serait la propriété du vivant.
Pour mettre au point ce que comporte cette référence négative, nous disons que ce qui s'est imaginé pour rendre compte de cet effet de la matière vivante, n'est pas rendu pour nous plus recevable par la résignation qu'il suggère.
Alors qu'il saute aux yeux qu'à se passer de cet assujettissement, nous pouvons, dans les chaînes ordonnées d'un langage formel, trouver toute l'apparence d'une mémoration très spécialement de celle qu'exige la découverte de Freud.
Nous irions donc jusqu'à dire que s'il y a quelque part preuve à faire, c'est de ce qu'il ne suffit pas de cet ordre constituant du symbolique pour y faire face à tout.
Pour l'instant, les liaisons de cet ordre sont au regard de ce que Freud produit de l'indestructibilité de ce que son inconscient conserve, les seules à pouvoir être soupçonnées d y suffire.
(Qu'on se réfère au texte de Freud sur le Wunderblock qui là-dessus, comme bien d'autres, dépasse le sens trivial que lui laissent les distraits.)
Le programme qui se trace pour nous est dès lors de savoir comment un langage formel détermine le sujet.
Mais l'intérêt d'un tel programme n'est pas simple : puisqu'il suppose qu'un sujet ne le remplira qu'à y mettre du sien. Un psychanalyste ne peut faire que d'y marquer son intérêt à mesure même de l'obstacle qu'il y trouve.
Ceux qui y participent en conviennent, et même les autres l'avoueraient, interpellés convenablement : il y a là une face de conversion subjective qui n'a pas été pour notre compagnonnage sans drame, et l'imputation qui s'exprime chez les autres du terme d'intellectualisation dont ils entendent nous faire pièce, à cette lumière montre bien ce qu'elle protège.
Aucun sans doute à se donner peine plus méritoire à ces pages, que l'un près de nous, qui enfin n'y vit qu'à dénoncer l'hypostase qui inquiétait son kantisme.
Mais la brosse kantienne elle-même a besoin de son alcali. C'est la faveur ici d'introduire notre objecteur, voire d'autres moins pertinents, à ce qu'ils font chaque fois qu'à s'expliquer leur sujet de tous les jours, leur patient comme on dit, voire à s'expliquer avec lui, ils emploient la pensée magique.
Qu'ils y entrent eux-mêmes par là, c'est en effet du même pas dont le premier s'engage pour écarter de nous le calice de l'hypostase, alors qu'il vient d'en remplir la coupe de sa main.
Car nous ne prétendons pas, par nos α, β, γ, δ extraire du réel plus que nous n'avons supposé dans sa donnée, c'est-à-dire ici rien, mais seulement démontrer qu'ils y apportent une syntaxe à seulement déjà, ce réel, le faire hasard.
Sur quoi nous avançons que ce n'est pas d'ailleurs que proviennent les effets de répétition que Freud appelle automatisme.
Mais nos α, ß, γ, δ ne sont pas sans qu'un sujet s'en souvienne, nous objecte-t-on. - C'est bien ce qui est en question sous notre plume : plutôt que de rien du réel, qu'on se croit en devoir d'y supposer, c'est justement de ce gui n'était pas que ce qui se répète procède.
Remarquons qu'il en devient moins étonnant que ce qui se répète, insiste tant pour se faire valoir.
C'est bien ce dont le moindre de nos " patients » en analyse témoigne, et dans des propos qui confirment d'autant mieux notre doctrine que ce sont eux qui nous y ont conduit: comme ceux que nous formons le savent, pour les maintes fois où ils ont entendu nos termes même anticipés, dans le texte encore frais pour eux d'une séance analytique.
Or que le malade soit entendu comme il faut au moment où il parle, c'est ce que nous voulons obtenir. Car il serait étrange qu'on ne tende l'oreille qu'à l'idée de ce qui le dévoie, au moment qu'il est simplement en proie à la vérité.
Ceci vaut bien de démonter un peu l'assurance du psychologue, c'est-à-dire de la cuistrerie qui a inventé le niveau d'aspiration par exemple, tout exprès sans doute pour y marquer le sien comme un plafond indépassable.
Il ne faut pas croire que le philosophe de bonne marque universitaire soit la planche à supporter ce déduit.
C'est là que de faire écho à de vieilles disputes d'École, notre propos trouve le passif de l'intellectuel, mais c'est aussi qu'il s'agit de l'infatuation qu'il s'agit de lever.
Pris sur le fait de nous imputer une transgression de la critique kantienne indûment, le sujet bienveillant à faire un sort à notre texte, n'est pas le père Ubu et ne s'obstine pas.
Mais il lui reste peu de goût pour l'aventure. Il veut s'asseoir. C'est une antinomie corporelle à la profession d'analyste. Comment rester assis, quand on s'est mis dans le cas de n'avoir plus à répondre à la question d'un sujet, qu'à le coucher d'abord? Il est évident qu'être debout n'est pas moins incommode.
C'est pourquoi c'est ici que s'amorce la question de la transmission de l'expérience psychanalytique, quand la visée didactique s'y implique, négociant un 'savoir.
Les incidences d'une structure de marché ne sont pas vaines au champ de la vérité, mais elles y sont scabreuses.
INTRODUCTION
La leçon de notre Séminaire que nous donnons ici rédigée fut prononcée le 26 avril 1955. Elle est un moment du commentaire que nous avons consacré, toute cette année scolaire, à l'Au-delà du principe de plaisir.
On sait que c'est l'œuvre de Freud que beaucoup de ceux qui s'autorisent du titre de psychanalyste, n'hésitent pas à rejeter comme une spéculation superflue, voire hasardée, et l'on peut mesurer à l'antinomie par excellence qu'est la notion d'instinct de mort où elle se résout, à quel point elle peut être impensable, qu'on nous passe le mot, pour la plupart.
Il est pourtant difficile de tenir pour une excursion, moins encore pour un faux-pas, de la doctrine freudienne, l'œuvre qui y prélude précisément à la nouvelle topique, celle que représentent les termes de moi, de fa et de surmoi, devenus aussi prévalents dans l'usage théoricien que dans sa diffusion populaire.
Cette simple appréhension se confirme à pénétrer les motivations qui articulent ladite spéculation à la révision théorique dont elle s'avère être constituante.
Un tel procès ne laisse pas de doute sur l'abâtardissement, voire le contresens, qui frappe l'usage présent desdits termes, déjà manifeste en ce qu'il est parfaitement équivalent du théoricien au vulgaire. C'est là sans doute ce qui justifie le propos avoué par tels épigones de trouver en ces termes le truchement par où faire rentrer l'expérience de la psychanalyse dans ce qu'ils appellent la psychologie générale.
Posons seulement ici quelques jalons.
L'automatisme de répétition (Wiederholungszwang), - bien que la notion s'en présente dans l'œuvre ici en cause, comme destinée à répondre à certains paradoxes de la clinique, tels que les rêves de la névrose traumatique ou la réaction thérapeutique négative -, ne saurait être conçu comme un rajout, fût-il même couronnant, à l'édifice doctrinal.
C'est sa découverte inaugurale que Freud y réaffirme : à savoir la conception de la mémoire qu'implique son « inconscient ». Les faits nouveaux sont ici l'occasion pour lui de la restructurer de façon plus rigoureuse en lui donnant une forme généralisée, mais aussi de rouvrir sa problématique contre la dégradation, qui se faisait sentir dès alors, d'en prendre les effets pour un simple donné.
Ce qui ici se rénove, déjà s'articulait dans le « projet » 1 où sa divination traçait les avenues par où devait le faire passer sa recherche : le système Ψ, prédécesseur de l'inconscient, y manifeste son originalité, de ne pouvoir se satisfaire que de retrouver l'objet foncièrement perdu.
I. Il s'agit de l'Entwurf einer Psychologie de 1895 qui contrairement aux fameuses lettres à Fliess auxquelles il est joint, comme il lui était adressé, n'a pas été censuré par ses éditeurs. Certaines fautes dans la lecture du manuscrit que porte l'édition allemande, témoignent même du peu d'attention porté à son sens. Il est clair que nous ne faisons dans ce passage que ponctuer une position, dégagée dans notre séminaire.
C'est ainsi que Freud se situe dès le principe dans l'opposition, dont Kierkegaard nous a instruits, concernant la notion de l'existence selon qu'elle se fonde sur la réminiscence ou sur la répétition. Si Kierkegaard y discerne admirablement la différence de la conception antique et moderne de l'homme, il apparaît que Freud fait faire à cette dernière son pas décisif en ravissant à l'agent humain identifié à la conscience, la nécessité incluse dans cette répétition. Cette répétition étant répétition symbolique, il s'y avère que l'ordre du symbole ne peut plus être conçu comme constitué par l'homme, mais comme le constituant.
C'est ainsi que nous nous sommes senti mis en demeure d'exercer véritablement nos auditeurs à la notion de la remémoration qu'implique l'œuvre de Freud : ceci dans la considération trop éprouvée qu'à la laisser implicite, les données mêmes de l'analyse flottent dans l'air.
C'est parce que Freud ne cède pas sur l'original de son expérience que nous le voyons contraint d'y évoquer un élément qui la gouverne d'au-delà de la vie - et qu'il appelle l'instinct de mort.
L'indication que Freud donne ici à ses suivants se disant tels, ne peut scandaliser que ceux chez qui le sommeil de la raison s'entretient, selon la formule lapidaire de Goya, des monstres qu'il engendre.
Car pour ne pas déchoir à son accoutumée, Freud ne nous livre sa notion qu'accompagnée d'un exemple qui ici va mettre à nu de façon éblouissante la formalisation fondamentale qu'elle désigne.
Ce jeu par où l'enfant s'exerce à faire disparaître de sa vue, pour l'y ramener, puis l'oblitérer à nouveau, un objet, au reste indifférent de sa nature, cependant qu'il module cette alternance de syllabes distinctives, - ce jeu, dirons-nous, manifeste en ses traits radicaux la détermination que l'animal humain reçoit de l'ordre symbolique.
L'homme littéralement dévoue son temps à déployer l'alternative structurale où la présence et l'absence prennent l'une de l'autre leur appel. C'est au moment de leur conjonction essentielle, et pour ainsi dire, au point zéro du désir, que l'objet humain tombe sous le coup de la saisie, qui, annulant sa propriété naturelle, l'asservit désormais aux conditions du symbole.
A vrai dire, il n'y a là qu'un aperçu illuminant de l'entrée de l'individu dans un ordre dont la masse le supporte et l'accueille sous la forme du langage, et surimpose dans la diachronie comme dans la synchronie la détermination du signifiant à celle du signifié.
On peut saisir à son émergence même cette surdétermination qui est la seule dont il s'agisse dans l'aperception freudienne de la fonction symbolique.
La simple connotation par (-}-) et (-) d'une série jouant sur la seule alternative fondamentale de la présence et de l'absence, permet de démontrer comment les plus strictes déterminations symboliques s'accommodent d'une succession de coups dont la réalité se répartit strictement « au hasard ».
Il suffit en effet de symboliser dans la diachronie d'une telle série les groupes de trois qui se concluent à chaque coup 1 en les définissant synchroniquement par exemple par la symétrie de la constance (+ + +, - - -) notée par (1) ou de l'alternance (+ - +, - + -) notée par (3), réservant la notation (2) à la dissymétrie révélée par l'impair 2 sous la forme du groupe de deux signes semblables indifféremment précédés ou suivis du signe contraire (+ - -, - + +, + + -, - - +), pour qu'apparaissent, dans la nouvelle série constituée par ces notations, des possibilités et des impossibilités de succession que le réseau suivant résume en même temps qu'il manifeste la symétrie concentrique dont est grosse la triade, - c'est-à-dire, remarquons-le, la structure même à quoi doit se référer la question toujours rouverte a par les anthropologues, du caractère foncier ou apparent du dualisme des organisations symboliques.
Dans la série des symboles (1), (2), (3) par exemple, on peut constater qu'aussi longtemps que dure une succession uniforme de (z) qui a commencé après un (1), la série se souviendra du rang pair ou impair de chacun de ces (2), puisque de ce rang dépend que cette séquence ne puisse se rompre que par un (1) après un nombre pair de (2), ou par un (3) après un nombre impair.
Ainsi dès la première composition avec soi-même du symbole primordial - et nous indiquerons que ce n'est pas arbitrairement que nous l'avons proposée telle -, une structure, toute transparente qu'elle reste encore à ses données, fait apparaître la liaison essentielle de la mémoire à la loi.
Mais nous allons voir à la fois comment s'opacifie la détermination symbolique en même temps que se révèle la nature du signifiant, à seulement recombiner les éléments de notre syntaxe, en sautant un terme pour appliquer à ce binaire une relation quadratique.
Posons alors que ce binaire : (1) et (3) dans le groupe [(1) (2) (3)] par exemple, s'il conjoint de leurs symboles une symétrie à une symétrie [(1) -(1)], (3) -(3), [(1) -(3)] ou encore [(3) -(2)], sera noté a, une dissymétrie à une dissymétrie (seulement [(2) -(2)]), sera noté Y, mais qu'à l'encontre de notre première symbolisation, c'est de deux signes, ß et δ, que disposeront les conjonctions croisées, ß notant celle de la symétrie à la dissymétrie [(1) - (2)], [(3) - (2)], et δ celle de la dissymétrie à la symétrie [(2) - (1)],
On va constater que, bien que cette convention restaure une stricte égalité de chances combinatoires entre quatre symboles, α, ß, γ, δ (contrairement à l'ambiguïté classificatoire qui faisait équivaloir aux chances des deux autres celles du symbole (2) de la convention précédente), la syntaxe nouvelle à régir la succession des α, ß, γ, δ, détermine des possibilités de répartition absolument dissymétriques entre a et y d'une part, ß et δ de l'autre.
Étant reconnu en effet qu'un quelconque de ces termes peut succéder immédiatement à n'importe lequel des autres, et peut également être atteint au 4e temps compté à partir de l'un d'eux il s'avère à l'encontre que le temps troisième, autrement dit le temps constituant du binaire, est soumis à une loi d'exclusion qui veut qu'à partir d'un α ou d'un δ on ne puisse obtenir qu'un a ou un ß, et qu'à partir d'un β ou d'un γ, on ne puisse obtenir qu'un γ ou un δ. Ce qui peut s'écrire sous la forme suivante
où les symboles compatibles du 1er au 3e temps se répondent selon l'étagement horizontal qui les divise dans le répartitoire, tandis que leur choix est indifférent au 2e temps.
Que la liaison ici apparue ne soit rien de moins que la formalisation la plus simple de l'échange, c'est ce qui nous confirme son intérêt anthropologique. Nous ne ferons qu'indiquer à ce niveau sa valeur constituante pour une subjectivité primordiale, dont nous situerons plus loin la notion.
La liaison, compte tenu de son orientation, est en effet réciproque; autrement dit, elle n'est pas réversible, mais elle est rétroactive. C'est ainsi qu'à fixer le terme du 4e temps, celui du 2e ne sera pas indifférent.
On peut démontrer qu'à fixer le Ier et le 4e terme d'une série, il y aura toujours une lettre dont la. possibilité sera exclue des deux termes intermédiaires et qu'il y a deux autres lettres dont l'une sera toujours exclue du premier, l'autre du second, de ces termes
dont la première ligne permet de repérer entre les deux tableaux la combinaison cherchée du Ier au 4e temps, la lettre de la deuxième ligne étant celle que cette combinaison exclut des deux temps de leur intervalle, les deux lettres de la troisième étant, de gauche à droite, celles qui respectivement sont exclues du 2e et du 3e temps.
Ceci pourrait figurer un rudiment du parcours subjectif, en montrant qu'il se fonde dans l'actualité qui a dans son présent le futur antérieur. Que dans l'intervalle de ce passé qu'il est déjà à ce qu'il projette, un trou s'ouvre que constitue un certain caput mortuum du signifiant (qui ici se taxe des trois-quarts des combinaisons possibles où il a à se placer 2), voilà qui suffit à le suspendre à de l'absence, à l'obliger à répéter son contour.
La subjectivité à l'origine n'est d'aucun rapport au réel, mais d'une syntaxe qu'y engendre la marque signifiante.
La propriété (ou l'insuffisance) de la construction du réseau des α, ß, γ, δ est de suggérer comment se composent en trois étages le réel, l'imaginaire et le symbolique, quoique ne puisse y jouer intrinsèquement que le symbolique comme représentant les deux assises premières.
C'est à méditer en quelque sorte naïvement sur la proximité dont s'atteint le triomphe de la syntaxe, qu'il vaut de s'attarder à l'exploration de la chaîne ici ordonnée dans la même ligne qui retint Poincaré et Markov.
I. Ces deux lettres répondent respectivement à la dextrogyrie et à la lévogyrie d'une figuration en quadrant des termes exclus.
2. Si l'on ne tient pas compte de l'ordre des lettres, ce caput mortuum n'est que des 7/16.
C'est ainsi qu'on remarque que si, dans notre chaîne, on peut rencontrer deux P qui se succèdent sans interposition d'un β, c'est toujours soit directement (ββ) ou après interposition d'un nombre d'ailleurs indéfini de couples αγ : (βαγα…γβ), mais qu'après le second β, nul nouveau β ne peut apparaître dans la chaîne avant que δ ne s'y soit produit. Cependant, la succession sus-définie de deux β ne peut se reproduire, sans qu'un second δ ne s'ajoute au premier dans une liaison équivalente (au renversement près du couple αγ en γα à celle qui s'impose aux deux β, soit sans interposition d'un β.
D'où résulte immédiatement la dissymétrie que nous annoncions plus haut dans la probabilité d'apparition des différents symboles de la chaîne.
Tandis que les α et les γ en effet peuvent par une série heureuse du hasard se répéter chacun séparément jusqu'à couvrir la chaîne tout entière, il est exclu, même par les chances les plus favorables, que β et δ puissent augmenter leur proportion sinon de façon strictement équivalente à un terme près, ce qui limite à 50 % 'je maximum de leur fréquence possible.
La probabilité de la combinaison que représentent les β et les δ étant équivalente à celle que supposent les α et les γ - et le tirage réel des coups étant d'autre part laissé strictement au hasard -, on voit donc se détacher du réel une détermination symbolique qui, pour ferme qu'elle soit à enregistrer toute partialité du réel, n'en produit que mieux les disparités qu'elle apporte avec elle.
Disparité encore manifestable à simplement considérer le contraste structural des deux tableaux Ω et O, c'est-à-dire la façon directe ou croisée dont le groupement (et l'ordre) des exclusions se subordonne en le reproduisant à l'ordre des extrêmes, selon le tableau auquel appartient ce dernier.
C'est ainsi que dans la suite des quatre lettres, les deux couples intermédiaire et extrême peuvent être identiques si le dernier s'inscrit dans l'ordre du tableau O (tels αααα, ααββ, ββγγ, ββδδ, γγγγ, γγδδ, δδαα, δδββ qui sont possibles), ils ne le peuvent si le dernier s'inscrit dans le sens Ω (ββββ, ββαα, γγββ, γγαα, δδδδ, δδγγ, ααδδ, ααγγ impossibles).
Remarques, dont le caractère récréatif ne doit pas nous égarer. Car il n'y a pas d'autre lien que celui de cette détermination symbolique où puisse se situer cette surdétermination signifiante dont Freud nous apporte la notion, et qui n'a jamais pu être conçue comme une surdétermination réelle dans un esprit comme le sien, - dont tout contredit qu'il s'abandonne à cette aberration conceptuelle où philosophes et médecins trouvent trop facilement à calmer leurs échauffements religieux.
Cette position de l'autonomie du symbolique est la seule qui permette de dégager de ses équivoques la théorie et la pratique de l'association libre en psychanalyse. Car c'est tout autre chose d'en rapporter le ressort à la détermination symbolique et à ses lois, qu'aux présupposés scolastiques d'une inertie imaginaire qui la supportent dans l'associationnisme, philosophique ou pseudo tel, avant de se prétendre expérimental. D'en avoir abandonné l'examen, les psychanalystes trouvent ici un point d'appel de plus pour la confusion psychologisante où ils retombent sans cesse, certains de propos délibéré.
En fait seuls les exemples de conservation, indéfinie dans leur suspension, des exigences de la chaîne symbolique, tels que ceux que nous venons de donner, permettent de concevoir où se situe le désir inconscient dans sa persistance indestructible, laquelle, pour paradoxale qu'elle paraisse dans la doctrine freudienne, n'en est pas moins un des traits qui y sont le plus affirmés.
Ce caractère est en tout cas incommensurable avec aucun des effets connus en psychologie authentiquement expérimentale, et qui, quels que soient les délais ou retards à quoi ils soient sujets, viennent comme toute réaction vitale à s'amortir et à s'éteindre.
C'est précisément la question à laquelle Freud revient une fois de plus dans l'Au-delà du principe de plaisir, et pour marquer que l'insistance où nous avons trouvé le caractère essentiel des phénomènes de l'automatisme de répétition, ne lui paraît pouvoir trouver de motivation que prévitale et transbiologique. Cette conclusion peut surprendre, mais elle est de Freud, parlant de ce dont il est le premier à avoir parlé. Et il faut être sourd pour ne pas l'entendre. On ne pensera pas que sous sa plume il s'agisse d'un recours spiritualiste : c'est de la structure de la détermination qu'il est ici question. La matière qu'elle déplace en ses effets, dépasse de beaucoup
LE SÉMINAIRE SUR « LA LETTRE VOLÉE»
en étendue celle de l'organisation cérébrale, aux vicissitudes de laquelle certains d'entre eux sont confiés, mais les autres ne restent pas moins actifs et structurés comme symboliques, de se matérialiser autrement.
C'est ainsi que si l'homme vient à penser l'ordre symbolique, c'est qu'il y est d'abord pris dans son être. L'illusion qu'il l'ait formé par sa conscience, provient de ce que c'est par la voie d'une béance spécifique de sa relation imaginaire à son semblable, qu'il a pu entrer dans cet ordre comme sujet. Mais il n'a pu faire cette entrée que par le défilé radical de la parole, soit le même dont nous avons reconnu dans le jeu de l'enfant un moment génétique, mais qui, dans sa forme complète, se reproduit chaque fois que le sujet s'adresse à l'Autre comme absolu, c'est-à-dire comme l'Autre qui peut l'annuler lui-même, de la même façon qu'il peut en agir avec lui, c'est-à-dire en se faisant objet pour le tromper. Cette dialectique de l'intersubjectivité, dont nous avons démontré l'usage nécessaire à travers les trois ans passés de notre séminaire à Sainte-Anne, depuis la théorie du transfert jusqu'à la structure de la paranoïa, s'appuie volontiers du schéma suivant désormais familier à nos élèves et où les deux termes moyens représentent le couple de réciproque objectivation imaginaire que nous avons dégagé dans le stade du miroir.
La relation spéculaire à l'autre par où nous avons voulu d'abord en effet redonner sa position dominante dans la fonction du moi à la théorie, cruciale dans Freud, du narcissisme, ne peut réduire à sa subordination effective toute la fantasmatisation mise au jour par l'expérience analytique, qu'à s'interposer, comme l'exprime le schéma, entre cet en-deça du Sujet et cet au-delà de l'Autre, où l'insère en effet la parole, en tant que les existences qui se fondent en celle-ci sont tout entières à la merci de sa foi.
C'est d'avoir confondu ces deux couples que les légataires d'une praxis et d'un enseignement qui a aussi décisivement tranché qu'on peut le lire dans Freud, de la nature foncièrement narcissique de toute énamoration (Verliebtheit), ont pu diviniser la chimère de l'amour dit génital au point de lui attribuer la vertu d'oblativité, d'où sont issus tant de fourvoiements thérapeutiques.
Mais de supprimer simplement toute référence aux pôles symboliques de l'intersubjectivité pour réduire la cure à une utopique rectification du couple imaginaire, nous en sommes maintenant à une pratique où, sous le pavillon de la « relation d'objet », se consomme ce qui chez tout homme de bonne foi ne peut que susciter le sentiment de l'abjection.
C'est là ce qui justifie la véritable gymnastique du registre intersubjectif que constituent tels des exercices auxquels notre séminaire a pu paraître s'attarder.
La parenté de la relation entre les termes du schéma L et de celle qui unit les 4 temps plus haut distingués dans la série orientée où nous voyons la première formé achevée d'une chaîne symbolique, ne peut manquer de frapper, dès qu'on en fait le rapprochement.
PARENTHÈSE DES PARENTHÈSES (1966)
Nous placerons ici notre perplexité qu'aucune des personnes qui s'attachèrent à déchiffrer l'ordination à quoi notre chaîne prêtait, n'ait songé à écrire sous forme de parenthèse la structure que nous en avions pourtant clairement énoncée.
Une parenthèse enfermant une ou plusieurs autres parenthèses, soit (( )) ou (( ) ( ) ... ( )), tel est ce qui équivaut à la répartition plus haut analysée des β et des δ, où il est facile de voir que la parenthèse redoublée est fondamentale. Nous l'appellerons guillemets.
C'est elle que nous destinons à recouvrir la structure du sujet (S de notre schéma L ), en tant qu'elle implique un redoublement ou plutôt cette sorte de division qui comporte une fonction de doublure.
Nous avons déjà placé dans cette doublure l'alternance directe ou inverse des αγαγ…, sous la condition que le nombre de signes en soit pair ou nul.
Entre les parenthèses intérieures, une alternance γαγα... γ en nombre de signes nul ou impair.
Par contre à l'intérieur des parenthèses, autant de γ que l'on voudra, à partir d'aucun.
Hors guillemets, nous trouvons au contraire une suite quelconque d'α, laquelle inclut aucune, une ou plusieurs parenthèses bourrées de αγαγ… α en nombre de signes, nul ou impair.
A remplacer les α et les γ par des 1 et des o, nous pourrons écrire la chaîne dite L sous une forme qui nous semble plus " parlante ».
Chaîne L : (I o ... (00... 0)0101 ... 0(00 ... O) ... OI) 11111 ... (IOI0 ... I) III ... etc.
« Parlante » au sens qu'une lecture en sera facilitée au prix d'une convention supplémentaire, qui l'accorde au schéma L.
Cette convention est de donner aux o entre parenthèses la valeur de temps silencieux, une valeur de scansion étant laissée aux o des alternances, convention justifiée de ce qu'on verra plus bas qu'ils ne sont pas homogènes.
L'entre guillemets peut alors représenter la structure du S (Es) de notre schéma L, symbolisant le sujet supposé complété du Es freudien, le sujet de la séance psychanalytique par exemple. Le Es y apparaît alors sous la forme que lui donne Freud, en tant qu'il le distingue de l'inconscient, à savoir : logistiquement disjoint et subjectivement silencieux (silence des pulsions).
C'est l'alternance des 0 1 qui représente alors le gril imaginaire (aa') du schéma L.
Il reste à définir le privilège de cette alternance propre à l'entre-deux des guillemets (01 pairs), soit évidemment du statut de a et a' en eux-mêmes 1.
Le hors-guillemets représentera le champ de l'Autre (A du schéma L). La répétition y domine, sous l'espèce du I, trait unaire, représentant (complément de la convention précédente) les temps marqués du symbolique comme tel.
1. C'est ce pour quoi nous avons introduit depuis une topologie plus appropriée.
C'est de là aussi que le sujet S reçoit son message sous une forme inversée (interprétation).
Isolée de cette chaîne, la parenthèse incluant les (10 ... 01) représente le moi du cogito, psychologique, soit du faux cogito, lequel peut aussi bien supporter la perversion pure et simple 1.
Le seul reste qui s'impose de cette tentative est le formalisme d'une certaine mémoration liée à la chaîne symbolique, dont on pourrait aisément sur la chaîne L formuler la loi.
(Essentiellement définie par le relais que constitue dans l'alternance des o,51, le franchissement d'un ou plusieurs signes de parenthèse et de quels signes.)
Ce qui est ici à retenir, c'est la rapidité avec laquelle est obtenue une formalisation suggestive à la fois d'une mémoration primordiale au sujet et d'une structuration dont il est remarquable que s'y distinguent des disparités stables (la même structure dissymétrique en effet persiste, à renverser par exemple tous les guillemets 2).
Ceci n'est qu'un exercice, mais qui remplit notre dessein d'y inscrire la sorte de contour où ce que nous avons appelé le caput mortuum du signifiant prend son aspect causal.
Effet aussi manifeste à se saisir ici que dans la fiction de la lettre volée.
1. Cf. l'abbé de Choisy dont les mémoires célèbres peuvent se traduire :je pense, quand je suis celui qui s'habille en femme.
2. joignons ici le réseau des α, ß, γ, δ, dans sa constitution par transformation du réseau I-3. Tous les mathématiciens savent qu'il est obtenu en transformant les segments du premier réseau en coupures du second et en marquant les chemins orientés joignant ces coupures. C'est le suivant (que nous plaçons pour plus de clarté à côté du premier)
Dont l'essence est que la lettre ait pu porter ses effets au dedans . sur les acteurs du conte, y compris le narrateur, tout autant qu'au dehors : sur nous, lecteurs, et aussi bien sur son auteur, sans que jamais personne ait eu à se soucier de ce qu'elle voulait dire. Ce qui de tout ce qui s'écrit est le sort ordinaire.
Mais nous n'en sommes en ce moment qu'à la lancée d'une arche dont les années seulement maçonneront le pont 1.
C'est ainsi que pour démontrer à nos auditeurs ce qui distingue de la relation duelle impliquée dans la notion de projection, une intersubjectivité véritable, nous nous étions déjà servi du raisonnement rapporté par Poe lui-même avec faveur dans l'histoire qui sera le sujet du présent séminaire, comme celui qui guidait un prétendu enfant prodige pour le faire gagner plus qu'à son tour au jeu de pair ou impair.
Il faut à suivre ce raisonnement, - enfantin, c'est le cas de le dire, mais qui en d'autres lieux séduit plus d'un -, saisir le point où s'en dénonce le leurre.
Ici le sujet est l'interrogé : il répond à la question de deviner si les objets que son adversaire cache en sa main sont en nombre pair ou impair.
Après un coup gagné ou perdu pour moi, nous dit en substance le garçon, je sais que si mon adversaire est un simple, sa ruse n'ira pas plus loin qu'à changer de tableau pour sa mise, mais que s'il est d'un degré plus fin, il lui viendra à l'esprit que c'est ce dont je vais m'aviser et que dès lors il convient qu'il joue sur le même.
C'est donc à l'objectivation du degré plus ou moins poussé de la frisure cérébrale de son adversaire que l'enfant s'en remettait pour obtenir ses succès. Point de vue dont le lien avec l'identification imaginaire est aussitôt manifesté par le fait que c'est par une imitation interne de ses attitudes et de sa mimique qu'il prétend obtenir la juste appréciation de son objet.
Mais qu'en peut-il être au degré suivant quand l'adversaire, ayant reconnu que je suis assez intelligent pour le suivre dans ce mouvement, manifestera sa propre intelligence à s'apercevoir que c'est à faire l'idiot qu'il a sa chance de me tromper? De ce moment il n'y a pas d'autre temps valable du raisonnement, précisément parce qu'il ne peut dès lors que se répéter en une oscillation indéfinie.
Et hors le cas d'imbécillité pure, où le raisonnement paraissait se fonder objectivement, l'enfant ne peut faire que de penser que son adversaire arrive à la butée de ce troisième temps, puisqu'il lui a permis le deuxième, par où il est lui-même considéré par son adversaire comme un sujet qui l'objective, car il est vrai qu'il soit ce sujet, et dès lors le voilà pris avec lui dans l'impasse que comporte toute intersubjectivité purement duelle, celle d'être sans recours contre un Autre absolu.
Remarquons en passant le rôle évanouissant que joue l'intelligence dans la constitution du temps deuxième où la dialectique se détache des contingences du donné, et qu'il suffit que je l'impute à mon adversaire pour que sa fonction soit inutile puisque à partir de là elle rentre dans ces contingences.
Nous ne dirons pas cependant que la voie de l'identification imaginaire à l'adversaire à l'instant de chacun des coups, soit une voie d'avance condamnée; nous dirons qu'elle exclut le procès proprement symbolique qui apparaît dès que cette identification se fait non pas à l'adversaire, mais à son raisonnement qu'elle articule (différence au reste qui s'énonce dans le texte). Le fait prouve d'ailleurs qu'une telle identification purement imaginaire échoue dans l'ensemble.
Dès lors le recours de chaque joueur, s'il raisonne, ne peut se trouver qu'au-delà de la relation duelle, c'est-à-dire dans quelque loi qui préside à la succession des coups qui me sont proposés.
Et c'est si vrai que si c'est moi qui donne le coup à deviner, c'est-à-dire qui suis le sujet actif, mon effort à chaque instant sera de suggérer à l'adversaire l'existence d'une loi qui préside à une certaine régularité de mes coups, pour lui en dérober le plus de fois possible par sa rupture la saisie.
Plus cette démarche arrivera à se rendre libre de ce qui s'ébauche malgré moi de régularité réelle, plus elle aura effectivement de succès, et c'est pourquoi un de ceux qui ont participé à une des épreuves de ce jeu que nous n'avons pas hésité à faire passer au rang de travaux pratiques, a avoué qu'à un moment où il avait le sentiment, fondé ou non, d'être trop souvent percé à jour, il s'en était délivré en se réglant sur la succession conventionnellement transposée des lettres d'un vers de Mallarmé pour la suite des coups qu'il allait proposer dès lors à son adversaire.
Mais si le jeu eût duré le temps de tout un poème et si par miracle l'adversaire eût pu reconnaître celui-ci, il aurait alors gagné à tout coup.
C'est ce qui nous a permis de dire que si l'inconscient existe au sens de Freud, nous voulons dire : si nous entendons les implications de la leçon qu'il tire des expériences de la psychopathologie de la vie quotidienne par exemple, il n'est pas impensable qu'une moderne machine à calculer, en dégageant la phrase qui module à son insu et à long terme les choix d'un sujet, n'arrive à gagner au-delà de toute proportion accoutumée au jeu de pair et impair.
Pur paradoxe sans doute, mais où s'exprime que ce n'est pas pour le défaut d'une vertu qui serait celle de la conscience humaine, que nous refusons de qualifier de machine-à-penser celle à qui nous accorderions de si mirifiques performances, mais simplement parce qu'elle ne penserait pas plus que ne fait l'homme en son statut commun sans en être pour autant moins en proie aux appels du signifiant.
Aussi bien la possibilité ainsi suggérée a-t-elle eu l'intérêt de nous faire entendre l'effet de désarroi, voire d'angoisse, que certains en éprouvèrent et dont ils voulurent bien nous faire part.
Réaction sur laquelle on peut ironiser, venant d'analystes dont toute la technique repose sur la détermination inconsciente que l'on y accorde à l'association dite libre, - et qui peuvent lire en toutes lettres, dans l'ouvrage de Freud que nous venons de citer, qu'un chiffre n'est jamais choisi au hasard.
Mais réaction fondée si l'on songe que rien ne leur a appris à se détacher de l'opinion commune en distinguant ce qu'elle ignore : à savoir la nature de la surdétermination freudienne, c'est-à-dire de la détermination symbolique telle que nous la promouvons ici.
Si cette surdétermination devait être prise pour réelle, comme le leur suggérait mon exemple pour ce qu'ils confondent comme tout un chacun les calculs de la machine avec son mécanisme 1, alors en effet leur angoisse se justifierait, car en un geste plus sinistre que de toucher à la hache, nous serions celui qui la porte sur « les lois du hasard », et en bons déterministes que sont en effet ceux que ce geste a tant émus, ils sentent, et avec raison, que si l'on touche à ces lois, il n'y en a plus aucune de concevable.
Mais ces lois sont précisément celles de la détermination symbolique. Car il est clair qu'elles sont antérieures à toute constatation réelle du hasard, comme il se voit que c'est d'après son obéissance à ces lois, qu'on juge si un objet est propre ou non à être utilisé pour obtenir une série, dans ce cas toujours symbolique, de coups de hasard : à qualifier par exemple pour cette fonction une pièce de monnaie ou cet objet admirablement dénommé dé.
1. C'est pour essayer de dissiper cette illusion que nous avons clos le cycle de cette année-là par une conférence sur Psychanalyse et cybernétique, qui a déçu beaucoup de monde, du fait que nous n'y ayons guère parlé que de la numération binaire, du triangle arithmétique, voire de la simple porte, définie par ce qu'il faut qu'elle soit ouverte ou fermée, bref, que nous n'ayons pas paru nous être élevé beaucoup au-dessus de l'étape pascalienne de la question.
Passé ce stage, il nous fallait illustrer d'une façon concrète la dominance que nous affirmons du signifiant sur le sujet. Si c'est là une vérité, elle gît partout, et nous devions pouvoir de n'importe quel point à la portée de notre perce, la faire jaillir comme le vin dans la taverne d'Auerbach.
C'est ainsi que nous prîmes le conte même dont nous avions extrait, sans y voir d'abord plus loin, le raisonnement litigieux sur le jeu de pair ou impair: nous y trouvâmes une faveur que notre notion de détermination symbolique nous interdirait déjà de tenir pour un simple hasard, si même il ne se fût pas avéré au cours de notre examen que Poe, en bon précurseur qu'il est des recherches de stratégie combinatoire qui sont en train de renouveler l'ordre des sciences, avait été guidé en sa fiction par un dessein pareil au nôtre. Du moins pouvons-nous dire que ce que nous en fîmes sentir dans son exposé, toucha assez nos auditeurs pour que ce soit à leur requête que nous en publions ici une version.
En le remaniant conformément aux exigences de l'écrit, différentes de celles de la parole, nous n'avons pu nous garder d'anticiper quelque peu sur l'élaboration que nous;avons donnée depuis des notions qu'il introduisait alors.
C'est ainsi que l'accent dont nous avons toujours promu plus avant la notion de signifiant dans le symbole, s'est ici rétroactivement exercé. En estomper les traits par une sorte de feinte historique, eût paru, nous le croyons, artificiel à ceux qui nous suivent. Souhaitons que de nous en être dispensé, ne déçoive pas leur souvenir.
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