Mercredi 18 août 2010 3 18 /08 /Août /2010 11:21

ECRITS par JACQUES LACAN

 

ÉDITIONS DU SEUIL

27, rue Jacob, Paris- VI

 

Le séminaire sur «La Lettre volée »

 

suite...

 

Lettre d'amour ou lettre de conspiration, lettre délatrice ou lettre d'instruction, lettre sommatoire ou lettre de détresse, nous n'en pouvons retenir qu'une chose, c'est que la Reine ne saurait la porter à la connaissance de son seigneur et maître.

Or ces termes, loin de tolérer l'accent décrié qu'ils ont dans la comédie bourgeoise, prennent un sens éminent de désigner son souverain, à qui la lie la foi jurée, et de façon redoublée puisque sa position de conjointe ne la relève pas de son devoir de sujette, mais bien l'élève à la garde de ce que la royauté selon la loi incarne du pouvoir : et qui s'appelle la légitimité.

Dès lors, quelles que soient les suites que la Reine ait choisi de donner à la lettre, il reste que cette lettre est le symbole d'un pacte, et que, même si sa destinataire n'assume pas ce pacte, l'existence de la lettre la situe dans une chaîne symbolique étran­gère à celle qui constitue sa foi. Qu'elle y soit incompatible, la preuve en est donnée par le fait que la possession de la lettre est impossible à faire valoir publiquement comme légitime, et que pour la faire respecter, la Reine ne saurait invoquer que le droit de son privé, dont le privilège se fonde sur l'honneur auquel cette possession déroge.

Car celle qui incarne la figure de grâce de la souveraineté, ne saurait accueillir d'intelligence même privée sans qu'elle intéresse le pouvoir, et elle ne peut à l'endroit du souverain se prévaloir du secret sans entrer dans la clandestinité.

Dès lors la responsabilité de l'auteur de la lettre passe au second rang auprès de celle de qui la détient : car l'offense à la majesté vient à s'y doubler de la plus haute trahison.

Nous disons : qui la détient, et non pas : qui la possède. Car il devient clair dès lors que la propriété de la lettre n'est pas moins contestable à sa destinataire qu'à n'importe qui elle puisse venir entre les mains, puisque rien, quant à l'existence de la lettre, ne peut rentrer dans l'ordre, sans que celui aux prérogatives de qui elle attente, n'ait eu à en juger.

Tout ceci n'implique pas pourtant que pour ce que le secret de la lettre est indéfendable, la dénonciation de ce secret soit d'aucune façon honorable. Les honesti homines, les gens bien, ne sauraient s'en tirer à si bon compte. Il y a plus d'une religio, et ce n'est pas pour demain que les liens sacrés cesseront de nous tirer à hue et à dia. Pour l'ambitus, le détour, on le voit, ce n'est pas toujours l'ambition qui l'inspire. Car s'il en est un par quoi nous passons ici, nous ne l'avons pas volé, c'est le cas de le dire, puisque, pour tout vous avouer, nous n'avons adopté le titre de Baudelaire que dans l'esprit de bien marquer non pas, comme on l'énonce improprement, le caractère conventionnel du signifiant, mais plutôt sa préséance par rapport au signifié. Il n'en reste pas moins que Baudelaire, malgré sa dévotion, a trahi Poe en traduisant par « la lettre volée » son titre qui est the purloined letter, c'est-à-dire qui use d'un mot assez rare pour qu'il nous soit plus facile d'en définir l'étymologie que l'emploi.

To purloin, nous dit le dictionnaire d'Oxford, est un mot anglo-français, c'est-à-dire composé du préfixe pur- qu'on retrouve dans purpose, propos, purchase, provision, purport, portée, et du mot de l'ancien français : loing, loigner, longé. Nous reconnaî­trons dans le premier élément le latin pro en tant qu'il se dis­tingue d'ante par ce qu'il suppose d'un arrière en avant de quoi il se porte, éventuellement pour le garantir, voire pour s'en porter garant (alors qu'ante s'en va au-devant de ce qui vient à sa ren­contre). Pour le second, vieux mot français; loigner, verbe de l'attri­but de lieu au loing (ou encore longé), il ne veut pas dire au loin, mais au long de; il s'agit donc de mettre de côté, ou, pour recourir à une locution familière qui joue sur les deux sens, de : mettre à gauche.

C'est ainsi que nous nous trouvons confirmé dans notre détour par l'objet même qui nous y entraîne : car c'est bel et bien la lettre détournée qui nous occupe, celle dont le trajet a été prolongé (c'est littéralement le mot anglais), ou pour recourir au vocabulaire postal, la lettre en souffrance.

Voici donc simple and odd, comme on nous l'annonce dès la première page, réduite à sa plus simple expression la singularité de la lettre, qui comme le titre l'indique, est le sujet véritable du conte : puisqu'elle peut subir un détour, c'est qu'elle a un trajet qui lui est propre. Trait où s'affirme ici son incidence de signifiant. Car nous avons appris à concevoir que le signifiant ne se main­tient que dans un déplacement comparable à celui de nos bandes d'annonces lumineuses ou des mémoires rotatives de nos machines ­à-penser-comme-les-hommes 1, ceci en raison de son fonction­nement alternant en son principe, lequel exige qu'il quitte sa place, quitte à y faire retour circulairement.

C'est bien ce qui se passe dans l'automatisme de répétition.

I. Cf. notre introduction, p. 59.

 

Ce que Freud nous enseigne dans le texte que nous commentons, c'est que le sujet suit la filière du symbolique, mais ce dont vous avez ici l'illustration est plus saisissant encore : ce n'est pas seu­lement le sujet, mais les sujets, pris dans leur intersubjectivité, qui prennent la file, autrement dit nos autruches, auxquelles nous voilà revenus, et qui, plus dociles que des moutons, modèlent leur être même sur le moment qui les parcourt de la chaîne signi­fiante.

Si ce que Freud a découvert et redécouvre dans un abrupt toujours accru, a un sens, c'est que le déplacement du signifiant détermine les sujets dans leurs actes, dans leur destin, dans leurs refus, dans leurs aveuglements, dans leur succès et dans leur sort, nonobstant leurs dons innés et leur acquis social, sans égard pour le caractère ou le sexe, et que bon gré mal gré suivra le train du signifiant comme armes et bagages, tout ce qui est du donné psycho­logique.

Nous voici en effet derechef au carrefour où nous avions laissé notre drame et sa ronde avec la question de la façon dont les sujets s'y relaient. Notre apologue est fait pour montrer que c'est la lettre et son détour qui régit leurs entrées et leurs rôles. Qu'elle soit en souffrance, c'est eux qui vont en pâtir. A passer sous son ombre, ils deviennent son reflet. A tomber en possession de la lettre, - admirable ambiguïté du langage, - c'est son sens qui les possède.

C'est ce que nous montre le héros du drame qui ici nous est conté, quand se répète la situation même qu'a nouée son audace une première fois pour son triomphe. Si maintenant il y succombe, c'est d'être passé au rang second de la triade dont il fut d'abord le troisième en même temps que le larron, - ceci par la vertu de l'objet de son rapt.

Car s'il s'agit, maintenant comme avant, de protéger la lettre des regards, il ne peut faire qu'il n'y emploie le même procédé qu'il a lui-même déjoué : la laisser à découvert? Et l'on est en droit de douter qu'il sache ainsi ce qu'il fait, à le voir captivé aussitôt par une relation duelle où nous retrouvons tous les caractères du leurre mimétique ou de l'animal qui fait le mort, et, pris au piège de la situation typiquement imaginaire : de voir qu'on ne le voit pas, méconnaître la situation réelle où il est vu ne pas voir. Et qu'est-ce qu'il ne voit pas ? Justement la situation symbolique qu'il a su lui-même si bien voir, et où maintenant le voilà vu se voyant n'être pas vu.

Le ministre agit en homme qui sait que la recherche de la police est sa défense, puisqu'on nous dit que c'est exprès qu'il lui laisse le champ libre par ses absences : il n'en méconnaît pas moins que hors cette recherche, il n'est plus défendu.

C'est l'autruicherie même dont il fut l'artisan, si l'on nous permet de faire provigner notre monstre, mais ce ne peut être par quelque imbécillité qu'il vient à en être la dupe.

C'est qu'à jouer la partie de celui qui cache, c'est le rôle de la Reine dont il lui faut se revêtir, et jusqu'aux attributs de la femme et de l'ombre, si propices à l'acte de cacher.

Ce n'est pas que nous réduisions à l'opposition primaire de l'obscur et du clair, le couple vétéran du yin et du yang. Car son maniement exact comporte ce qu'a d'aveuglant l'éclat de la lumière, non moins que les miroitements dont l'ombre se sert pour ne pas lâcher sa proie.

Ici le signe et l'être merveilleusement disjoints, nous mon­trent lequel l'emporte quand ils s'opposent. L'homme assez homme pour braver jusqu'au mépris l'ire redoutée de la femme, subit jusqu'à la métamorphose la malédiction du signe dont il l'a dépossédée.

Car ce signe est bien celui de la femme, pour ce qu'elle y fait valoir son être, en le fondant hors de la loi, qui la contient toujours, de par l'effet des origines, en position de signifiant, voire de féti­che. Pour être à la hauteur du pouvoir de ce signe, elle n'a qu'à se tenir immobile à son ombre, y trouvant de surcroît, telle la Reine, cette simulation de la maîtrise du non-agir que seul « l’œil de lynx » du ministre a pu percer.

Ce signe ravi, voici donc l'homme en sa possession : néfaste de ce qu'elle ne peut se soutenir que de l'honneur qu'elle défie, maudite d'appeler celui qui la soutient à la punition ou au crime, qui l'une et l'autre brisent sa vassalité à la Loi.

Il faut qu'il y ait dans ce signe un noli me tangere bien singulier

pour que, semblable à la torpille socratique, sa possession engour­disse son homme au point de le faire tomber dans ce qui chez lui se trahit sans équivoque comme inaction.

Car à remarquer comme le fait le narrateur dès le premier entre­tien, qu'avec l'usage de la lettre se dissipe son pouvoir, nous aper­cevons que cette remarque ne vise justement que son usage à des fins de pouvoir, - et du même coup que cet usage devient forcé pour le ministre.

Pour ne pouvoir s'en délivrer, il faut que le ministre ne sache que faire d'autre de la lettre. Car cet usage le met dans une dépen­dance si totale de la lettre comme telle, qu'à la longue il ne la con­cerne même plus.

Nous voulons dire que pour que cet usage concernât vrai­ment la lettre, le ministre qui après tout y serait autorisé par le service du Roi son maître, pourrait présenter à la Reine des remon­trances respectueuses, dût-il s'assurer de leur effet de retour par des garanties appropriées, - ou bien introduire quelque action contre l'auteur de la lettre dont le fait qu'il reste ici hors du jeu, montre à quel point il s'agit peu ici de la culpabilité et de la faute, mais du signe de contradiction et de scandale que constitue la lettre, au sens où l'Évangile dit qu'il faut qu'il arrive sans égard au malheur de qui s'en fait le porteur, - voire soumettre la lettre devenue pièce d'un dossier au « troisième personnage », qualifié pour savoir s'il en fera sortir une Chambre Ardente pour la Reine ou la disgrâce pour le ministre.

Nous ne saurons pas pourquoi le ministre n'en fait pas l'un de ces usages, et il convient que nous n'en sachions rien puisque seul nous intéresse l'effet de ce non-usage; il nous suffit de savoir que le mode d'acquisition de la lettre ne serait un obstacle à aucun d'entre eux.

Car il est clair que si l'usage non significatif de la lettre est un usage forcé pour le ministre, son usage à des fins de pouvoir ne peut être que potentiel, puisqu'il ne peut passer à l'acte sans s'éva­nouir aussitôt, - dès lors, que la lettre n'existe comme moyen de pouvoir que par les assignations ultimes du pur signifiant, soit prolonger son détour pour la faire parvenir à qui de droit par un transit de surcroît, c'est-à-dire par une autre trahison dont la gravité de la lettre rend difficile de prévenir les retours, - ou bien détruire la lettre, ce qui serait la seule façon, sûre et comme telle proférée d'emblée par Dupin, d'en finir avec ce qui est destiné par nature à signifier l'annulation de ce qu'il signifie.

L'ascendant que le ministre tire de la situation ne tient donc pas à la lettre, mais, qu'il le sache ou non, au personnage qu'elle lui constitue. Et aussi bien les propos du Préfet nous le présentent-­ils comme quelqu'un à tout oser, who dores ail things, et l'on com­mente significativement : those unbecoming as well as those becoming a man ce qui veut dire : ce qui est indigne aussi bien que ce qui est digne d'un homme, et ce dont Baudelaire laisse échapper la pointe en le traduisant : ce qui est indigne d'un homme aussi bien que ce qui est digne de lui. Car dans sa forme originale, l'apprécia­tion est beaucoup plus appropriée à ce qui intéresse une femme.

Ceci laisse apparaître la portée imaginaire de ce personnage, c'est-à-dire la relation narcissique où se trouve engagé le ministre, cette fois certainement à son insu. Elle est indiquée aussi dans le texte anglais, dès la deuxième page, par une remarque du narra­teur dont la forme est savoureuse : « L'ascendant, nous dit-il, qu'a pris le ministre, dépendrait de la connaissance qu'a le ravisseur de la connaissance qu'a la victime de son ravisseur », textuellement

the robber's knowledge of the loser's knowledge of the robber. Termes dont l'auteur souligne l'importance en les faisant reprendre littéra­lement par Dupin tout de suite après le récit sur lequel on a enchaîné de la scène du rapt de la lettre. Ici encore on peut dire que Baude­laire flotte en son langage en faisant l'un interroger, l'autre confir­mer par ces mots : « Le voleur sait-il?... », puis « le voleur sait... », Quoi? «que la personne volée connaît son voleur».

Car ce qui importe au voleur, ce n'est pas seulement que ladite personne sache qui l'a volé, mais bien à qui elle a affaire en fait de voleur; c'est qu'elle le croie capable de tout, ce qu'il faut entendre qu'elle lui confère la position qu'il n'est à la mesure de personne d'assumer réellement parce qu'elle est imaginaire, celle du maître absolu.

En vérité c'est une position de faiblesse absolue, mais pas pour qui on donne à le croire. La preuve n'en est pas seulement que la Reine y prenne l'audace d'en appeler à la police. Car elle ne fait que se conformer à son déplacement d'un cran dans la rangée de la triade de départ, en s'en remettant à l'aveuglement même qui est requis pour occuper cette place : No more sagacious agent could, I suppose, ironise Dupin, be desired or even imagined. Non, si elle a franchi ce pas, c'est moins d'être poussée au désespoir, driven to despair, comme on nous le dit, qu'en prenant la charge d'une impatience qui est plutôt à imputer à un mirage spéculaire.

Car le ministre a fort à faire pour se contenir dans l'inaction qui est son lot à ce moment. Le ministre en effet n'est pas absolument fou. C'est une remarque du Préfet qui toujours parle d'or : il est vrai que l'or de ses paroles ne coule que pour Dupin, et ne s'arrête de couler qu'à concurrence des cinquante mille francs qu'il lui en coûtera à l'étalon de ce métal à l'époque, encore que ce ne doive pas être sans lui laisser un solde bénéficiaire. Le ministre donc n'est pas absolument fou dans cette stagnation de folie, et c'est pourquoi il doit se comporter selon le mode de la névrose. Tel l'homme qui s'est retiré dans une île pour oublier, quoi? il a oublié, - tel le ministre à ne pas faire usage de la lettre, en vient à l'oublier. C'est ce qu'exprime la persistance de sa conduite. Mais la lettre, pas plus que l'inconscient du névrosé, ne l'oublie. Elle l'oublie si peu qu'elle le transforme de plus en plus à l'image de celle qui l'a offerte à sa surprise, et qu'il va maintenant la céder à son exemple à une surprise semblable.

Les traits de cette transformation sont notés, et sous une forme assez caractéristique dans leur gratuité apparente pour les rappro­cher valablement du retour du refoulé.

Ainsi apprenons-nous d'abord qu'à son tour le ministre a retourné la lettre, non certes dans le geste hâtif de la Reine, mais d'une façon plus appliquée, à la façon dont on retourne un vête­ment. C'est en effet ainsi qu'il lui faut opérer, d'après le mode dont à l'époque on plie une lettre et la cachette, pour dégager la place vierge où inscrire une nouvelle adresse 1.

 

1. Nous nous sommes cru obligé d'en faire ici la démonstration à l'auditoire sur une lettre de l'époque intéressant M. de Chateaubriand et sa recherche d'un secrétaire. II nous a paru amusant que M. de Chateaubriand ait mis le point final au premier état, récemment restitué, de ses mémoires en ce mois même de novembre 1841 où paraissait dans le Chamber's journal la lettre volée. Le dévouement de M. de Chateau­briand au pouvoir qu'il décrie et l'honneur que ce dévouement fait à sa personne (on n' en avait pas encore inventé le don), le feraient-ils ranger au regard du jugement auquel nous verrons plus loin soumis le ministre, parmi les hommes de génie avec ou sans principes?

 

Cette adresse devient la sienne propre. Qu'elle soit de sa main ou d'une autre, elle apparaîtra comme d'une écriture féminine très fine et le cachet passant du rouge de la passion au noir de ses miroirs, il y imprime son propre sceau. Cette singularité d'une lettre mar­quée du sceau de son destinataire est d'autant plus frappante à noter dans son invention, qu'articulée avec force dans le texte, elle n'est ensuite même pas relevée par Dupin dans la discussion à laquelle il soumet l'identification de la lettre.

Que cette omission soit intentionnelle ou involontaire, elle surprendra dans l'agencement d'une création dont on voit la minu­tieuse rigueur. Mais dans les deux cas, il est significatif que la lettre qu'en somme le ministre s'adresse à lui-même, soit la lettre d'une femme : comme si c'était là une phase où il dût en passer par une convenance naturelle du signifiant.

Aussi bien l'aura de nonchaloir allant jusqu'à affecter les appa­rences de la mollesse, l'étalage d'un ennui proche du dégoût en ses propos, l'ambiance que l'auteur de la philosophie de l'ameuble­ment 1 sait faire surgir de notations presque impalpables comme celle de l'instrument de musique sur la table, tout semble concerté pour-que le personnage que tous ses propos ont cerné des traits de la virilité, dégage quand il apparaît l'odor di femina la plus singu­lière.

Que ce soit là un artifice, Dupin ne manque pas de le souligner en effet en nous disant derrière ce faux aloi la vigilance de la bête de proie prête à bondir. Mais que ce soit l'effet même de l'incons­cient au sens précis où nous enseignons que l'inconscient, c'est que l'homme soit habité par le signifiant, comment en trouver une image plus belle que celle que Poe forge lui-même pour nous faire comprendre l'exploit de Dupin. Car il recourt, pour ce faire, à ces noms toponymiques qu'une carte de géographie, pour n'être pas muette, surimpose à son dessin, et dont on peut faire l'objet d'un jeu de devinette à qui saura trouver celui qu'aura choisi un partenaire, - remarquant dès lors que le plus propice à égarer un débutant sera celui qui, en grosses lettres largement espacées dans le champ de la carte, y donne, sans souvent même que le regard s'y arrête, la dénomination d'un pays tout entier...

1. Poe est en effet l'auteur d'un essai portant ce titre.

 

Telle la lettre volée, comme un immense corps de femme, s'étale dans l'espace du cabinet du ministre, quand y entre Dupin. Mais telle déjà il s'attend à l'y trouver, et il n'a plus, de ses yeux voilés de vertes lunettes, qu'à déshabiller ce grand corps.

Et c'est pourquoi sans avoir eu besoin, non plus et pour cause que l'occasion, d'écouter aux portes du Pr. Freud, il ira droit là où gît et gîte ce que ce corps est fait pour cacher, en quelque beau mitan où le regard se glisse, voire à cet endroit dénommé par les séducteurs le château Saint-Ange dans l'innocente illusion où ils s'assurent de tenir de là la Ville. Tenez l entre les jambages de la cheminée, voici l'objet à portée de la main que le ravisseur n'a plus qu'à tendre... La question de savoir s'il le saisit sur le manteau comme Baudelaire le traduit, ou sous le manteau de la cheminée comme le porte le texte original, peut être abandonnée sans dom­mage aux inférences de la cuisine 1.

Si l'efficacité symbolique s'arrêtait là, c'est que la dette symbolique s'y serait éteinte aussi? Si nous pouvions le croire, nous serions avertis du contraire par deux 'épisodes qu'on doit d'autant moins tenir pour accessoires qu'ils semblent au premier abord détonner dans l'œuvre.

C'est d'abord l'histoire de la rétribution de Dupin, qui loin d'être un jeu de la fin, s'est annoncée dès le principe par la ques­tion fort désinvolte qu'il pose au préfet sur le montant de la récom­pense qui lui a été promise, et dont, pour être réticent sur son chiffre, celui-ci ne songe pas à lui dissimuler l'énormité, revenant même sur son augmentation dans la suite.

Le fait que Dupin nous ait été auparavant présenté comme un besogneux réfugié dans l'éther, est plutôt de nature à nous faire réfléchir sur le marché qu'il fait de la livraison de la lettre, et dont le check-book qu'il produit assure rondement l'exécution. Nous ne croyons pas négligeable que le hint sans ambages par où il l'a intro­duit soit une « histoire attribuée au personnage aussi célèbre qu'excentrique », nous dit Baudelaire, d'un médecin anglais nommé Abernethy, où il s'agit d'un riche avare qui, pensant lui soutirer I. Et même de la cuisinière.une consultation gratuite, s'entend rétorquer non pas de prendre médecine, mais de prendre conseil.

N'est-ce pas à bon droit en effet que nous nous croirons concer­nés quand il s'agit peut-être pour Dupin de se retirer lui-même du circuit symbolique de la lettre, - nous qui nous faisons les émis­saires de toutes les lettres volées qui pour un temps au moins seront chez nous en souffrance dans le transfert. Et n'est-ce pas la responsabilité que leur transfert comporte, que nous neutralisons en la faisant équivaloir au signifiant le plus annihilant qui soit de toute signification, à savoir l'argent.

Mais ce n'est pas là tout. Ce bénéfice si allégrement tiré par Dupin de son exploit, s'il a pour but de tirer son épingle du jeu, n'en rend que plus paradoxale, voire choquante, la prise à partie, et disons le coup en dessous, qu'il se permet soudain à l'endroit du ministre dont il semble pourtant que le tour qu'il vient de lui jouer ait assez dégonflé l'insolent prestige.

Nous avons dit les vers atroces qu'il assure n'avoir pu s'empêcher de dédier, dans la lettre par lui contrefaite, au moment où le ministre mis hors de ses gonds par les immanquables défis de la Reine, pensera l'abattre et se précipitera dans 'l'abîme . facilis descensus Averni 1, sentencie-t-il, ajoutant que le ministre ne pourra manquer de reconnaître son écriture, ce qui, pour laisser sans péril un oppro­bre sans merci, paraît, visant une figure qui n'est pas sans mérite, un triomphe sans gloire, et la rancune qu'il invoque encore d'un mauvais procédé éprouvé à Vienne (est-ce au Congrès ?) ne fait qu'y ajouter une noirceur de surcroît.

Considérons pourtant de plus près cette explosion passionnelle, et spécialement quant au moment où elle survient d'une action dont le succès relève d'une tête si froide.

Elle vient juste après le moment où l'acte décisif de l'identifi­cation de la lettre étant accompli, on peut dire que Dupin déjà tient la lettre autant que de s'en être emparé, sans pourtant être encore en état de s'en défaire.

Il est donc bien partie prenante dans la triade intersubjective, et comme tel dans la position médiane qu'ont occupée précédem­ment la Reine et le Ministre. Va-t-il en s'y montrant supérieur, nous révéler en même temps les intentions de l'auteur? S'il a réussi à remettre la lettre dans son droit chemin, il reste à la faire parvenir à son adresse.

 

1. Le vers de Virgile porte : facilis descensus Averno.

 

Et cette adresse est à la place précé­demment occupée par le Roi, puisque c'est là qu'elle devait rentrer dans l'ordre de la Loi.

Nous l'avons vu, ni le Roi, ni la Police qui l'a relayé à cette place, n'étaient capables de la lire parce que cette place comportait l'aveugle­ment.

Rex et augur, l'archaïsme légendaire de ces mots, ne semble résonner que pour nous faire sentir le dérisoire d'y appeler un homme. Et les figures de l'histoire n'y encouragent guère depuis déjà quelque temps. Il n'est pas naturel à l'homme de supporter à lui seul le poids du plus haut des signifiants. Et la place qu'il vient occuper à le revêtir, peut être aussi propre à devenir le symbole de la plus énorme imbécillité.

Disons que le Roi ici est investi par l'amphibologie naturelle au sacré, de l'imbécillité qui tient justement au Sujet.

C'est ce qui va donner leur sens aux personnages qui vont se succéder à sa place. Non pas que la police puisse être tenue pour constitutionnellement analphabète, et nous savons le rôle des piques plantées sur le campus dans la naissance de l'État. Mais celle qui exerce ici ses fonctions est toute marquée des formes libérales, c'est-à-dire de celles que lui imposent des maîtres peu soucieux d'essuyer ses penchants indiscrets. C'est pourquoi on ne nous mâche pas à l'occasion les mots sur les attributions qu'on lui réserve : « Sutor ne ultra crepidam, occupez-vous de vos filous. Nous irons même jusqu'à vous donner, pour ce faire, des moyens scienti­fiques. Cela vous aidera à ne pas penser aux vérités qu'il vaut mieux laisser dans l'ombre 2

On sait que le soulagement qui résulte de principes si avisés, n'aura duré dans l'histoire que l'espace d'un matin, et que déjà la marche du destin ramène de toutes parts, suite d'une juste aspira­ tion au règne de la liberté, un intérêt pour ceux qui la troublent de leurs crimes, qui va jusqu'à en forger à l'occasion les preuves.

 

I. On se souvient du spirituel distique attribué avant sa chute au plus récent en date à avoir rallié le rendez-vous de Candide à Venise Il n'est plus aujourd'hui que cinq rois sur la terre, Les quatre rois des cartes et le roi d'Angleterre.

2. Ce propos a été avoué en termes clairs par un noble Lord parlant à la Chambre Haute où sa dignité lui donnait sa place.

 

On peut même voir que cette pratique qui fut toujours bien reçue de ne jamais s'exercer qu'en faveur du plus grand nombre, vient à être authentifiée par la confession publique de ses forgeries par ceux-là mêmes qui pourraient y trouver à redire : dernière manifes­tation en date de la prééminence du signifiant sur le sujet.

Il n'en demeure pas moins qu'un dossier de police a toujours été l'objet d'une réserve, dont on s'explique mal qu'elle déborde largement le cercle des historiens.

C'est à ce crédit évanescent que la livraison que Dupin a l'inten­tion de faire de la lettre au Préfet de police, va en réduire la portée. Que reste-t-il maintenant du signifiant quand, délesté déjà de son message pour la Reine, le voici invalidé dans son texte dès sa sortie des mains du Ministre?

Il ne lui reste justement plus qu'à répondre à cette question même, de ce qu'il reste d'un signifiant quand il n'a plus de signi­fication. Or c'est la même question dont l'a interrogé celui que Dupin maintenant retrouve au lieu marqué de l'aveuglement.

C'est bien là en effet la question qui y a conduit le Ministre, s'il est le joueur qu'on nous a dit et que son acte dénonce suffi­samment. Car la passion du joueur n'est autre que cette question posée au signifiant, que figure l'automaton du hasard.

« Qu'es-tu, figure du dé que je retourne dans ta rencontre (tukè) 1 avec ma fortune? Rien, sinon cette présence de la mort qui fait de la vie humaine ce sursis obtenu de matin en matin au nom des signi­fications dont ton signe est la houlette. Telle fit Schéhérazade durant mille et une nuits, et tel je fais depuis dix-huit mois à éprouver l'ascendant de ce signe au prix d'une série vertigineuse de coups pipés au jeu de pair ou impair. »

C'est ainsi que Dupin, de la place où il est, ne peut se défendre contre celui qui interroge ainsi, d'éprouver une rage de nature manifestement féminine.

 

1. On sait l'opposition fondamentale que fait Aristote des deux termes ici rappelés dans l'analyse conceptuelle qu'il donne du hasard dans sa Physique. Bien des discussions s'éclaireraient à ne pas l'ignorer.

 

Limage de haute volée où l'invention du poète et la rigueur du mathématicien se conjointaient avec l'impassibilité du dandy et l'élégance du tricheur, devient soudain pour celui-là même qui nous l'a fait goûter le vrai monstrum horren­dum, ce sont ses mots, «un homme de génie sans principes».

Ici se signe l'origine de cette horreur, et celui qui l'éprouve n'a nul besoin de se déclarer de la façon la plus inattendue « partisan de la dame » pour nous la révéler : on sait que les dames détestent qu'on mette en cause les principes, car leurs attraits doivent beau­coup au mystère du signifiant.

C'est pourquoi Dupin va enfin tourner vers nous la face médu­sante de ce signifiant dont personne en dehors de la Reine n'a pu lire que l'envers. Le lieu commun de la citation convient à l'oracle que cette face porte en sa grimace, et aussi qu'il soit emprunté à la tragédie

 

... Un destin si funeste,

S'il n'est digne d'Atrée, est digne de Thyeste.

 

Telle est la réponse du signifiant au-delà de toutes les signi­fications :

« Tu crois agir quand je t'agite au gré des liens dont je noue tes désirs. Ainsi ceux-ci croissent-ils en forces et se multiplient-ils en objets qui te ramènent au morcellement de ton enfance déchirée. Eh bien, c'est là ce qui sera ton festin jusqu'au retour de l'invité de pierre, que je serai pour toi puisque tu m'évoques. »

Pour retrouver un ton plus tempéré, disons selon le canular, dont, avec certains d'entre vous qui nous avaient suivi au Congrès de Zurich l'année dernière, nous avions fait l'hommage au mot de passe de l'endroit, que la réponse du signifiant à celui qui l'inter­roge est : « Mange ton Dasein. »

Est-ce donc là ce qui attend le ministre à un rendez-vous fati­dique. Dupin nous l'assure, mais nous avons aussi appris à nous défendre d'être à ses diversions trop crédules.

Sans doute voici l'audacieux réduit à l'état d'aveuglement imbé­cile, où l'homme est vis-à-vis des lettres de muraille qui dictent son destin. Mais quel effet pour l'appeler à leur rencontre, peut-on attendre des seules provocations de la Reine pour un homme tel que lui? L'amour ou la haine. L'un est aveugle et lui fera rendre les armes. L'autre est lucide, mais éveillera ses soupçons. Mais s'il est vraiment le joueur qu'on nous dit, il interrogera, avant de les abattre, une dernière fois ses cartes, et y lisant son jeu, il se lèvera de la table à temps pour éviter la honte.

Est-ce là tout et devons-nous croire que nous avons déchiffré la véritable stratégie de Dupin au-delà des trucs imaginaires dont il lui fallait nous leurrer? Oui sans doute, car si « tout point qui demande de la réflexion», comme le profère d'abord Dupin, «s'offre le plus favorablement à l'examen dans l'obscurité », nous pouvons facilement en lire maintenant la solution au grand jour. Elle était déjà contenue et facile à dégager du titre de notre conte, et selon la formule même, que nous avons dès longtemps soumise à votre discrétion, de la communication intersubjective : où l'émetteur, vous disons-nous, reçoit du récepteur son propre message sous une forme inversée. C'est ainsi que ce que veut dire « la lettre volée », voire « en souffrance », c'est qu'une lettre arrive toujours à destination.

 

(Guitrancourt, San Casciano, mi-mai, mi- août I916,)

 

PRÉSENTATION DE LA SUITE

 

Ce texte, à qui voulait y prendre un air de nos leçons, nous ne l'indiquâmes guères sans le conseil que ce fût par lui qu'on se fît introduire à l'introduction qui le précédait et qui ici va suivre.

Laquelle était faite pour d'autres qui de cet air, sortaient d'en prendre.

Ce conseil, d'ordinaire, n'était pas suivi : le goût de l'écueil étant l'ornement du persévérer dans l'être.

Nous ne prenons ici en main l'économie du lecteur qu'à revenir sur l'adresse de notre discours et à marquer ce qui ne se démentira plus : nos écrits prennent place à l'intérieur d'une aventure qui est celle du psychanalyste, aussi loin que la psychanalyse est sa mise en question.

 

Les détours de cette aventure, voire ses accidents, nous y ont porté à une position d'enseignement.

D'où une référence intime qu'à d'abord parcourir cette introduction, on saisira dans le rappel d'exercices pratiqués en chœur.

Ce n'est après tout que sur la grâce de l'un d'entre eux que l'écrit précédent raffine.

On use donc mal de l'introduction qui va suivre, à la prendre pour difficile : c'est reporter sur l'objet qu'elle pré­sente ce qui ne tient qu'à sa visée en tant qu'elle est de formation.

Aussi bien les quatre pages qui pour certains font casse-tête, ne cherchaient-elles pas l'embarras. Nous y mettons quelques retouches pour ôter tout prétexte à se détourner de ce qu'elles disent.

C'est à savoir que la mémoration dont il s'agit dans l'incons­cient - freudien s'entend - n'est pas du registre qu'on suppose à la mémoire, en tant qu'elle serait la propriété du vivant.

Pour mettre au point ce que comporte cette référence négative, nous disons que ce qui s'est imaginé pour rendre compte de cet effet de la matière vivante, n'est pas rendu pour nous plus recevable par la résignation qu'il suggère.

Alors qu'il saute aux yeux qu'à se passer de cet assujet­tissement, nous pouvons, dans les chaînes ordonnées d'un langage formel, trouver toute l'apparence d'une mémoration très spécialement de celle qu'exige la découverte de Freud.

Nous irions donc jusqu'à dire que s'il y a quelque part preuve à faire, c'est de ce qu'il ne suffit pas de cet ordre consti­tuant du symbolique pour y faire face à tout.

Pour l'instant, les liaisons de cet ordre sont au regard de ce que Freud produit de l'indestructibilité de ce que son inconscient conserve, les seules à pouvoir être soupçonnées d y suffire.

(Qu'on se réfère au texte de Freud sur le Wunderblock qui là-dessus, comme bien d'autres, dépasse le sens trivial que lui laissent les distraits.)

Le programme qui se trace pour nous est dès lors de savoir comment un langage formel détermine le sujet.

Mais l'intérêt d'un tel programme n'est pas simple : puis­qu'il suppose qu'un sujet ne le remplira qu'à y mettre du sien. Un psychanalyste ne peut faire que d'y marquer son intérêt à mesure même de l'obstacle qu'il y trouve.

 

Ceux qui y participent en conviennent, et même les autres l'avoueraient, interpellés convenablement : il y a là une face de conversion subjective qui n'a pas été pour notre compa­gnonnage sans drame, et l'imputation qui s'exprime chez les autres du terme d'intellectualisation dont ils entendent nous faire pièce, à cette lumière montre bien ce qu'elle protège.

Aucun sans doute à se donner peine plus méritoire à ces pages, que l'un près de nous, qui enfin n'y vit qu'à dénoncer l'hypostase qui inquiétait son kantisme.

Mais la brosse kantienne elle-même a besoin de son alcali. C'est la faveur ici d'introduire notre objecteur, voire d'autres moins pertinents, à ce qu'ils font chaque fois qu'à s'expliquer leur sujet de tous les jours, leur patient comme on dit, voire à s'expliquer avec lui, ils emploient la pensée magique.

Qu'ils y entrent eux-mêmes par là, c'est en effet du même pas dont le premier s'engage pour écarter de nous le calice de l'hypostase, alors qu'il vient d'en remplir la coupe de sa main.

Car nous ne prétendons pas, par nos α, β, γ, δ extraire du réel plus que nous n'avons supposé dans sa donnée, c'est-à­-dire ici rien, mais seulement démontrer qu'ils y apportent une syntaxe à seulement déjà, ce réel, le faire hasard.

Sur quoi nous avançons que ce n'est pas d'ailleurs que proviennent les effets de répétition que Freud appelle auto­matisme.

Mais nos α, ß, γ, δ ne sont pas sans qu'un sujet s'en sou­vienne, nous objecte-t-on. - C'est bien ce qui est en question sous notre plume : plutôt que de rien du réel, qu'on se croit en devoir d'y supposer, c'est justement de ce gui n'était pas que ce qui se répète procède.

Remarquons qu'il en devient moins étonnant que ce qui se répète, insiste tant pour se faire valoir.

C'est bien ce dont le moindre de nos " patients » en analyse témoigne, et dans des propos qui confirment d'autant mieux notre doctrine que ce sont eux qui nous y ont conduit: comme ceux que nous formons le savent, pour les maintes fois où ils ont entendu nos termes même anticipés, dans le texte encore frais pour eux d'une séance analytique.

Or que le malade soit entendu comme il faut au moment où il parle, c'est ce que nous voulons obtenir. Car il serait étrange qu'on ne tende l'oreille qu'à l'idée de ce qui le dévoie, au moment qu'il est simplement en proie à la vérité.

 

Ceci vaut bien de démonter un peu l'assurance du psycho­logue, c'est-à-dire de la cuistrerie qui a inventé le niveau d'aspiration par exemple, tout exprès sans doute pour y marquer le sien comme un plafond indépassable.

Il ne faut pas croire que le philosophe de bonne marque universitaire soit la planche à supporter ce déduit.

C'est là que de faire écho à de vieilles disputes d'École, notre propos trouve le passif de l'intellectuel, mais c'est aussi qu'il s'agit de l'infatuation qu'il s'agit de lever.

Pris sur le fait de nous imputer une transgression de la critique kantienne indûment, le sujet bienveillant à faire un sort à notre texte, n'est pas le père Ubu et ne s'obstine pas.

Mais il lui reste peu de goût pour l'aventure. Il veut s'asseoir. C'est une antinomie corporelle à la profession d'analyste. Comment rester assis, quand on s'est mis dans le cas de n'avoir plus à répondre à la question d'un sujet, qu'à le coucher d'abord? Il est évident qu'être debout n'est pas moins incom­mode.

C'est pourquoi c'est ici que s'amorce la question de la transmission de l'expérience psychanalytique, quand la visée didactique s'y implique, négociant un 'savoir.

Les incidences d'une structure de marché ne sont pas vaines au champ de la vérité, mais elles y sont scabreuses.

 

INTRODUCTION

 

La leçon de notre Séminaire que nous donnons ici rédigée fut prononcée le 26 avril 1955. Elle est un moment du commentaire que nous avons consacré, toute cette année scolaire, à l'Au-delà du principe de plaisir.

On sait que c'est l'œuvre de Freud que beaucoup de ceux qui s'autorisent du titre de psychanalyste, n'hésitent pas à rejeter comme une spéculation superflue, voire hasardée, et l'on peut mesurer à l'antinomie par excellence qu'est la notion d'instinct de mort où elle se résout, à quel point elle peut être impensable, qu'on nous passe le mot, pour la plupart.

 

Il est pourtant difficile de tenir pour une excursion, moins encore pour un faux-pas, de la doctrine freudienne, l'œuvre qui y prélude précisément à la nouvelle topique, celle que représentent les termes de moi, de fa et de surmoi, devenus aussi prévalents dans l'usage théoricien que dans sa diffusion populaire.

Cette simple appréhension se confirme à pénétrer les motivations qui articulent ladite spéculation à la révision théorique dont elle s'avère être constituante.

Un tel procès ne laisse pas de doute sur l'abâtardissement, voire le contresens, qui frappe l'usage présent desdits termes, déjà manifeste en ce qu'il est parfaitement équivalent du théoricien au vulgaire. C'est là sans doute ce qui justifie le propos avoué par tels épigones de trouver en ces termes le truchement par où faire rentrer l'expérience de la psychanalyse dans ce qu'ils appellent la psychologie générale.

Posons seulement ici quelques jalons.

L'automatisme de répétition (Wiederholungszwang), - bien que la notion s'en présente dans l'œuvre ici en cause, comme destinée à répondre à certains paradoxes de la clinique, tels que les rêves de la névrose traumatique ou la réaction thérapeutique négative -, ne saurait être conçu comme un rajout, fût-il même couronnant, à l'édifice doctrinal.

C'est sa découverte inaugurale que Freud y réaffirme : à savoir la conception de la mémoire qu'implique son « inconscient ». Les faits nouveaux sont ici l'occasion pour lui de la restructurer de façon plus rigoureuse en lui donnant une forme généralisée, mais aussi de rouvrir sa problématique contre la dégradation, qui se faisait sentir dès alors, d'en prendre les effets pour un simple donné.

Ce qui ici se rénove, déjà s'articulait dans le « projet » 1 où sa divination traçait les avenues par où devait le faire passer sa recherche : le système Ψ, prédécesseur de l'inconscient, y manifeste son originalité, de ne pouvoir se satisfaire que de retrouver l'objet foncièrement perdu.

I. Il s'agit de l'Entwurf einer Psychologie de 1895 qui contrairement aux fameuses lettres à Fliess auxquelles il est joint, comme il lui était adressé, n'a pas été censuré par ses éditeurs. Certaines fautes dans la lecture du manuscrit que porte l'édition alle­mande, témoignent même du peu d'attention porté à son sens. Il est clair que nous ne faisons dans ce passage que ponctuer une position, dégagée dans notre séminaire.

 

C'est ainsi que Freud se situe dès le principe dans l'opposition, dont Kierkegaard nous a instruits, concernant la notion de l'existence selon qu'elle se fonde sur la réminiscence ou sur la répétition. Si Kierkegaard y discerne admirablement la différence de la conception antique et moderne de l'homme, il apparaît que Freud fait faire à cette dernière son pas décisif en ravissant à l'agent humain identifié à la conscience, la nécessité incluse dans cette répétition. Cette répétition étant répétition symbolique, il s'y avère que l'ordre du symbole ne peut plus être conçu comme constitué par l'homme, mais comme le constituant.

C'est ainsi que nous nous sommes senti mis en demeure d'exercer véritablement nos auditeurs à la notion de la remémoration qu'implique l'œuvre de Freud : ceci dans la considération trop éprouvée qu'à la laisser implicite, les données mêmes de l'analyse flottent dans l'air.

C'est parce que Freud ne cède pas sur l'original de son expérience que nous le voyons contraint d'y évoquer un élément qui la gou­verne d'au-delà de la vie - et qu'il appelle l'instinct de mort.

L'indication que Freud donne ici à ses suivants se disant tels, ne peut scandaliser que ceux chez qui le sommeil de la raison s'entre­tient, selon la formule lapidaire de Goya, des monstres qu'il engen­dre.

Car pour ne pas déchoir à son accoutumée, Freud ne nous livre sa notion qu'accompagnée d'un exemple qui ici va mettre à nu de façon éblouissante la formalisation fondamentale qu'elle désigne.

Ce jeu par où l'enfant s'exerce à faire disparaître de sa vue, pour l'y ramener, puis l'oblitérer à nouveau, un objet, au reste indiffé­rent de sa nature, cependant qu'il module cette alternance de sylla­bes distinctives, - ce jeu, dirons-nous, manifeste en ses traits radicaux la détermination que l'animal humain reçoit de l'ordre symbolique.

L'homme littéralement dévoue son temps à déployer l'alterna­tive structurale où la présence et l'absence prennent l'une de l'autre leur appel. C'est au moment de leur conjonction essentielle, et pour ainsi dire, au point zéro du désir, que l'objet humain tombe sous le coup de la saisie, qui, annulant sa propriété naturelle, l'asser­vit désormais aux conditions du symbole.

A vrai dire, il n'y a là qu'un aperçu illuminant de l'entrée de l'individu dans un ordre dont la masse le supporte et l'accueille sous la forme du langage, et surimpose dans la diachronie comme dans la synchronie la détermination du signifiant à celle du signifié.

On peut saisir à son émergence même cette surdétermination qui est la seule dont il s'agisse dans l'aperception freudienne de la fonction symbolique.

La simple connotation par (-}-) et (-) d'une série jouant sur la seule alternative fondamentale de la présence et de l'absence, per­met de démontrer comment les plus strictes déterminations symbo­liques s'accommodent d'une succession de coups dont la réalité se répartit strictement « au hasard ».

Il suffit en effet de symboliser dans la diachronie d'une telle série les groupes de trois qui se concluent à chaque coup 1 en les définissant synchroniquement par exemple par la symétrie de la constance (+ + +, - - -) notée par (1) ou de l'alternance (+ - +, - + -) notée par (3), réservant la notation (2) à la dissymétrie révélée par l'impair 2 sous la forme du groupe de deux signes semblables indifféremment précédés ou suivis du signe contraire (+ - -, - + +, + + -, - - +), pour qu'appa­raissent, dans la nouvelle série constituée par ces notations, des possibilités et des impossibilités de succession que le réseau suivant résume en même temps qu'il manifeste la symétrie concentrique dont est grosse la triade, - c'est-à-dire, remarquons-le, la structure même à quoi doit se référer la question toujours rouverte a par les anthropologues, du caractère foncier ou apparent du dualisme des organisations symboliques.

 

 

 

Dans la série des symboles (1), (2), (3) par exemple, on peut constater qu'aussi longtemps que dure une succession uniforme de (z) qui a commencé après un (1), la série se souviendra du rang pair ou impair de chacun de ces (2), puisque de ce rang dépend que cette séquence ne puisse se rompre que par un (1) après un nombre pair de (2), ou par un (3) après un nombre impair.

Ainsi dès la première composition avec soi-même du symbole primordial - et nous indiquerons que ce n'est pas arbitrairement que nous l'avons proposée telle -, une structure, toute transpa­rente qu'elle reste encore à ses données, fait apparaître la liaison essentielle de la mémoire à la loi.

Mais nous allons voir à la fois comment s'opacifie la détermina­tion symbolique en même temps que se révèle la nature du signifiant, à seulement recombiner les éléments de notre syntaxe, en sautant un terme pour appliquer à ce binaire une relation quadra­tique.

Posons alors que ce binaire : (1) et (3) dans le groupe [(1) (2) (3)] par exemple, s'il conjoint de leurs symboles une symétrie à une symétrie [(1) -(1)], (3) -(3), [(1) -(3)] ou encore [(3) -(2)], sera noté a, une dissymétrie à une dissymétrie (seulement [(2) -(2)]), sera noté Y, mais qu'à l'encontre de notre première symbolisation, c'est de deux signes, ß et δ, que disposeront les conjonctions croisées, ß notant celle de la symétrie à la dissymétrie [(1) - (2)], [(3) - (2)], et δ celle de la dissymétrie à la symétrie [(2) - (1)],

 

On va constater que, bien que cette convention restaure une stricte égalité de chances combinatoires entre quatre symboles, α, ß, γ, δ (contrairement à l'ambiguïté classificatoire qui faisait équivaloir aux chances des deux autres celles du symbole (2) de la convention précédente), la syntaxe nouvelle à régir la succession des α, ß, γ, δ, détermine des possibilités de répartition absolument dissymétriques entre a et y d'une part, ß et δ de l'autre.

Étant reconnu en effet qu'un quelconque de ces termes peut succéder immédiatement à n'importe lequel des autres, et peut également être atteint au 4e temps compté à partir de l'un d'eux il s'avère à l'encontre que le temps troisième, autrement dit le temps constituant du binaire, est soumis à une loi d'exclu­sion qui veut qu'à partir d'un α ou d'un δ on ne puisse obtenir qu'un a ou un ß, et qu'à partir d'un β ou d'un γ, on ne puisse obtenir qu'un γ ou un δ. Ce qui peut s'écrire sous la forme sui­vante

 

où les symboles compatibles du 1er au 3e temps se répondent selon l'étagement horizontal qui les divise dans le répartitoire, tandis que leur choix est indifférent au 2e temps.

Que la liaison ici apparue ne soit rien de moins que la formalisa­tion la plus simple de l'échange, c'est ce qui nous confirme son intérêt anthropologique. Nous ne ferons qu'indiquer à ce niveau sa valeur constituante pour une subjectivité primordiale, dont nous situerons plus loin la notion.

La liaison, compte tenu de son orientation, est en effet récipro­que; autrement dit, elle n'est pas réversible, mais elle est rétroactive. C'est ainsi qu'à fixer le terme du 4e temps, celui du 2e ne sera pas indifférent.

On peut démontrer qu'à fixer le Ier et le 4e terme d'une série, il y aura toujours une lettre dont la. possibilité sera exclue des deux termes intermédiaires et qu'il y a deux autres lettres dont l'une sera toujours exclue du premier, l'autre du second, de ces termes

 

 

dont la première ligne permet de repérer entre les deux tableaux la combinaison cherchée du Ier au 4e temps, la lettre de la deuxième ligne étant celle que cette combinaison exclut des deux temps de leur intervalle, les deux lettres de la troisième étant, de gauche à droite, celles qui respectivement sont exclues du 2e et du 3e temps.

Ceci pourrait figurer un rudiment du parcours subjectif, en mon­trant qu'il se fonde dans l'actualité qui a dans son présent le futur antérieur. Que dans l'intervalle de ce passé qu'il est déjà à ce qu'il projette, un trou s'ouvre que constitue un certain caput mortuum du signifiant (qui ici se taxe des trois-quarts des combinaisons pos­sibles où il a à se placer 2), voilà qui suffit à le suspendre à de l'absence, à l'obliger à répéter son contour.

La subjectivité à l'origine n'est d'aucun rapport au réel, mais d'une syntaxe qu'y engendre la marque signifiante.

La propriété (ou l'insuffisance) de la construction du réseau des α, ß, γ, δ est de suggérer comment se composent en trois étages le réel, l'imaginaire et le symbolique, quoique ne puisse y jouer intrinsèquement que le symbolique comme représentant les deux assises premières.

C'est à méditer en quelque sorte naïvement sur la proximité dont s'atteint le triomphe de la syntaxe, qu'il vaut de s'attarder à l'exploration de la chaîne ici ordonnée dans la même ligne qui retint Poincaré et Markov.

 

 

I. Ces deux lettres répondent respectivement à la dextrogyrie et à la lévogyrie d'une figuration en quadrant des termes exclus.

2. Si l'on ne tient pas compte de l'ordre des lettres, ce caput mortuum n'est que des 7/16.

 

C'est ainsi qu'on remarque que si, dans notre chaîne, on peut rencontrer deux P qui se succèdent sans interposition d'un β, c'est toujours soit directement (ββ) ou après interposition d'un nombre d'ailleurs indéfini de couples αγ : (βαγα…γβ), mais qu'après le second β, nul nouveau β ne peut apparaître dans la chaîne avant que δ ne s'y soit produit. Cependant, la succession sus-définie de deux β ne peut se reproduire, sans qu'un second δ ne s'ajoute au premier dans une liaison équivalente (au renversement près du couple αγ en γα à celle qui s'impose aux deux β, soit sans inter­position d'un β.

D'où résulte immédiatement la dissymétrie que nous annoncions plus haut dans la probabilité d'apparition des différents symboles de la chaîne.

Tandis que les α et les γ en effet peuvent par une série heureuse du hasard se répéter chacun séparément jusqu'à couvrir la chaîne tout entière, il est exclu, même par les chances les plus favorables, que β et δ puissent augmenter leur proportion sinon de façon strictement équivalente à un terme près, ce qui limite à 50 % 'je maximum de leur fréquence possible.

La probabilité de la combinaison que représentent les β et les δ étant équivalente à celle que supposent les α et les γ - et le tirage réel des coups étant d'autre part laissé strictement au hasard -, on voit donc se détacher du réel une détermination symbolique qui, pour ferme qu'elle soit à enregistrer toute partialité du réel, n'en produit que mieux les disparités qu'elle apporte avec elle.

Disparité encore manifestable à simplement considérer le contraste structural des deux tableaux Ω et O, c'est-à-dire la façon directe ou croisée dont le groupement (et l'ordre) des exclusions se subordonne en le reproduisant à l'ordre des extrêmes, selon le tableau auquel appartient ce dernier.

C'est ainsi que dans la suite des quatre lettres, les deux couples intermédiaire et extrême peuvent être identiques si le dernier s'inscrit dans l'ordre du tableau O (tels αααα, ααββ, ββγγ, ββδδ, γγγγ, γγδδ, δδαα, δδββ qui sont possibles), ils ne le peuvent si le dernier s'inscrit dans le sens Ω (ββββ, ββαα, γγββ, γγαα, δδδδ, δδγγ, ααδδ, ααγγ  impossibles).

 

Remarques, dont le caractère récréatif ne doit pas nous égarer. Car il n'y a pas d'autre lien que celui de cette détermination symbolique où puisse se situer cette surdétermination signifiante dont Freud nous apporte la notion, et qui n'a jamais pu être conçue comme une surdétermination réelle dans un esprit comme le sien, - dont tout contredit qu'il s'abandonne à cette aberration concep­tuelle où philosophes et médecins trouvent trop facilement à calmer leurs échauffements religieux.

Cette position de l'autonomie du symbolique est la seule qui permette de dégager de ses équivoques la théorie et la pratique de l'association libre en psychanalyse. Car c'est tout autre chose d'en rapporter le ressort à la détermination symbolique et à ses lois, qu'aux présupposés scolastiques d'une inertie imaginaire qui la supportent dans l'associationnisme, philosophique ou pseudo tel, avant de se prétendre expérimental. D'en avoir abandonné l'examen, les psychanalystes trouvent ici un point d'appel de plus pour la confusion psychologisante où ils retombent sans cesse, certains de propos délibéré.

En fait seuls les exemples de conservation, indéfinie dans leur suspension, des exigences de la chaîne symbolique, tels que ceux que nous venons de donner, permettent de concevoir où se situe le désir inconscient dans sa persistance indestructible, laquelle, pour paradoxale qu'elle paraisse dans la doctrine freudienne, n'en est pas moins un des traits qui y sont le plus affirmés.

Ce caractère est en tout cas incommensurable avec aucun des effets connus en psychologie authentiquement expérimentale, et qui, quels que soient les délais ou retards à quoi ils soient sujets, viennent comme toute réaction vitale à s'amortir et à s'éteindre.

C'est précisément la question à laquelle Freud revient une fois de plus dans l'Au-delà du principe de plaisir, et pour marquer que l'insistance où nous avons trouvé le caractère essentiel des phéno­mènes de l'automatisme de répétition, ne lui paraît pouvoir trouver de motivation que prévitale et transbiologique. Cette conclusion peut surprendre, mais elle est de Freud, parlant de ce dont il est le premier à avoir parlé. Et il faut être sourd pour ne pas l'entendre. On ne pensera pas que sous sa plume il s'agisse d'un recours spiri­tualiste : c'est de la structure de la détermination qu'il est ici ques­tion. La matière qu'elle déplace en ses effets, dépasse de beaucoup

LE SÉMINAIRE SUR « LA LETTRE VOLÉE»

en étendue celle de l'organisation cérébrale, aux vicissitudes de laquelle certains d'entre eux sont confiés, mais les autres ne restent pas moins actifs et structurés comme symboliques, de se matéria­liser autrement.

C'est ainsi que si l'homme vient à penser l'ordre symbolique, c'est qu'il y est d'abord pris dans son être. L'illusion qu'il l'ait formé par sa conscience, provient de ce que c'est par la voie d'une béance spécifique de sa relation imaginaire à son semblable, qu'il a pu entrer dans cet ordre comme sujet. Mais il n'a pu faire cette entrée que par le défilé radical de la parole, soit le même dont nous avons reconnu dans le jeu de l'enfant un moment génétique, mais qui, dans sa forme complète, se reproduit chaque fois que le sujet s'adresse à l'Autre comme absolu, c'est-à-dire comme l'Autre qui peut l'annuler lui-même, de la même façon qu'il peut en agir avec lui, c'est-à-dire en se faisant objet pour le tromper. Cette dialectique de l'intersubjectivité, dont nous avons démontré l'usage nécessaire à travers les trois ans passés de notre séminaire à Sainte-Anne, depuis la théorie du transfert jusqu'à la structure de la paranoïa, s'appuie volontiers du schéma suivant désormais familier à nos élèves et où les deux termes moyens repré­sentent le couple de réciproque objectivation imaginaire que nous avons dégagé dans le stade du miroir.

 

 

 

La relation spéculaire à l'autre par où nous avons voulu d'abord en effet redonner sa position dominante dans la fonction du moi à la théorie, cruciale dans Freud, du narcissisme, ne peut réduire à sa subordination effective toute la fantasmatisation mise au jour par l'expérience analytique, qu'à s'interposer, comme l'exprime le schéma, entre cet en-deça du Sujet et cet au-delà de l'Autre, où l'insère en effet la parole, en tant que les existences qui se fondent en celle-ci sont tout entières à la merci de sa foi.

C'est d'avoir confondu ces deux couples que les légataires d'une praxis et d'un enseignement qui a aussi décisivement tranché qu'on peut le lire dans Freud, de la nature foncièrement narcissique de toute énamoration (Verliebtheit), ont pu diviniser la chimère de l'amour dit génital au point de lui attribuer la vertu d'oblativité, d'où sont issus tant de fourvoiements thérapeutiques.

Mais de supprimer simplement toute référence aux pôles symbo­liques de l'intersubjectivité pour réduire la cure à une utopique rectification du couple imaginaire, nous en sommes maintenant à une pratique où, sous le pavillon de la « relation d'objet », se consomme ce qui chez tout homme de bonne foi ne peut que susciter le sentiment de l'abjection.

C'est là ce qui justifie la véritable gymnastique du registre inter­subjectif que constituent tels des exercices auxquels notre séminaire a pu paraître s'attarder.

La parenté de la relation entre les termes du schéma L et de celle qui unit les 4 temps plus haut distingués dans la série orientée où nous voyons la première formé achevée d'une chaîne symbolique, ne peut manquer de frapper, dès qu'on en fait le rapprochement.

 

PARENTHÈSE DES PARENTHÈSES (1966)

 

Nous placerons ici notre perplexité qu'aucune des personnes qui s'attachèrent à déchiffrer l'ordination à quoi notre chaîne prêtait, n'ait songé à écrire sous forme de paren­thèse la structure que nous en avions pourtant clairement énoncée.

Une parenthèse enfermant une ou plusieurs autres paren­thèses, soit ((        )) ou (( ) (        ) ... ( )), tel est ce qui équivaut à la répartition plus haut analysée des β et des δ, où il est facile de voir que la parenthèse redoublée est fondamentale. Nous l'appellerons guillemets.

C'est elle que nous destinons à recouvrir la structure du sujet (S de notre schéma L ), en tant qu'elle implique un redoublement ou plutôt cette sorte de division qui comporte une fonction de doublure.

Nous avons déjà placé dans cette doublure l'alternance directe ou inverse des αγαγ…, sous la condition que le nombre de signes en soit pair ou nul.

Entre les parenthèses intérieures, une alternance γαγα... γ en nombre de signes nul ou impair.

Par contre à l'intérieur des parenthèses, autant de γ que l'on voudra, à partir d'aucun.

Hors guillemets, nous trouvons au contraire une suite quelconque d'α, laquelle inclut aucune, une ou plusieurs parenthèses bourrées de αγαγ… α en nombre de signes, nul ou impair.

A remplacer les α et les γ par des 1 et des o, nous pourrons écrire la chaîne dite L sous une forme qui nous semble plus " parlante ».

Chaîne L : (I o ... (00... 0)0101 ... 0(00 ... O) ... OI) 11111 ... (IOI0 ... I) III ... etc.

« Parlante » au sens qu'une lecture en sera facilitée au prix d'une convention supplémentaire, qui l'accorde au schéma L.

Cette convention est de donner aux o entre parenthèses la valeur de temps silencieux, une valeur de scansion étant laissée aux o des alternances, convention justifiée de ce qu'on verra plus bas qu'ils ne sont pas homogènes.

L'entre guillemets peut alors représenter la structure du S (Es) de notre schéma L, symbolisant le sujet supposé com­plété du Es freudien, le sujet de la séance psychanalytique par exemple. Le Es y apparaît alors sous la forme que lui donne Freud, en tant qu'il le distingue de l'inconscient, à savoir : logistiquement disjoint et subjectivement silencieux (silence des pulsions).

C'est l'alternance des 0 1 qui représente alors le gril imaginaire (aa') du schéma L.

Il reste à définir le privilège de cette alternance propre à l'entre-deux des guillemets (01 pairs), soit évidemment du statut de a et a' en eux-mêmes 1.

Le hors-guillemets représentera le champ de l'Autre (A du schéma L). La répétition y domine, sous l'espèce du I, trait unaire, représentant (complément de la convention précé­dente) les temps marqués du symbolique comme tel.

 

1. C'est ce pour quoi nous avons introduit depuis une topologie plus appro­priée.

 

C'est de là aussi que le sujet S reçoit son message sous une forme inversée (interprétation).

Isolée de cette chaîne, la parenthèse incluant les (10 ... 01) représente le moi du cogito, psychologique, soit du faux cogito, lequel peut aussi bien supporter la perversion pure et simple 1.

Le seul reste qui s'impose de cette tentative est le forma­lisme d'une certaine mémoration liée à la chaîne symbolique, dont on pourrait aisément sur la chaîne L formuler la loi.

(Essentiellement définie par le relais que constitue dans l'alternance des o,51, le franchissement d'un ou plusieurs signes de parenthèse et de quels signes.)

Ce qui est ici à retenir, c'est la rapidité avec laquelle est obtenue une formalisation suggestive à la fois d'une mémo­ration primordiale au sujet et d'une structuration dont il est remarquable que s'y distinguent des disparités stables (la même structure dissymétrique en effet persiste, à renverser par exemple tous les guillemets 2).

Ceci n'est qu'un exercice, mais qui remplit notre dessein d'y inscrire la sorte de contour où ce que nous avons appelé le caput mortuum du signifiant prend son aspect causal.

Effet aussi manifeste à se saisir ici que dans la fiction de la lettre volée.

 

1. Cf. l'abbé de Choisy dont les mémoires célèbres peuvent se traduire :je pense, quand je suis celui qui s'habille en femme.

2. joignons ici le réseau des α, ß, γ, δ, dans sa constitution par transformation du réseau I-3. Tous les mathématiciens savent qu'il est obtenu en transformant les segments du premier réseau en coupures du second et en marquant les chemins orientés joignant ces coupures. C'est le suivant (que nous plaçons pour plus de clarté à côté du premier)

 

 

 

Dont l'essence est que la lettre ait pu porter ses effets au dedans . sur les acteurs du conte, y compris le narrateur, tout autant qu'au dehors : sur nous, lecteurs, et aussi bien sur son auteur, sans que jamais personne ait eu à se soucier de ce qu'elle voulait dire. Ce qui de tout ce qui s'écrit est le sort ordinaire.

Mais nous n'en sommes en ce moment qu'à la lancée d'une arche dont les années seulement maçonneront le pont 1.

C'est ainsi que pour démontrer à nos auditeurs ce qui distingue de la relation duelle impliquée dans la notion de projection, une intersubjectivité véritable, nous nous étions déjà servi du raisonne­ment rapporté par Poe lui-même avec faveur dans l'histoire qui sera le sujet du présent séminaire, comme celui qui guidait un prétendu enfant prodige pour le faire gagner plus qu'à son tour au jeu de pair ou impair.

 

 

Il faut à suivre ce raisonnement, - enfantin, c'est le cas de le dire, mais qui en d'autres lieux séduit plus d'un -, saisir le point où s'en dénonce le leurre.

Ici le sujet est l'interrogé : il répond à la question de deviner si les objets que son adversaire cache en sa main sont en nombre pair ou impair.

Après un coup gagné ou perdu pour moi, nous dit en substance le garçon, je sais que si mon adversaire est un simple, sa ruse n'ira pas plus loin qu'à changer de tableau pour sa mise, mais que s'il est d'un degré plus fin, il lui viendra à l'esprit que c'est ce dont je vais m'aviser et que dès lors il convient qu'il joue sur le même.

C'est donc à l'objectivation du degré plus ou moins poussé de la frisure cérébrale de son adversaire que l'enfant s'en remettait pour obtenir ses succès. Point de vue dont le lien avec l'identi­fication imaginaire est aussitôt manifesté par le fait que c'est par une imitation interne de ses attitudes et de sa mimique qu'il prétend obtenir la juste appréciation de son objet.

Mais qu'en peut-il être au degré suivant quand l'adversaire, ayant reconnu que je suis assez intelligent pour le suivre dans ce mouvement, manifestera sa propre intelligence à s'apercevoir que c'est à faire l'idiot qu'il a sa chance de me tromper? De ce moment il n'y a pas d'autre temps valable du raisonnement, préci­sément parce qu'il ne peut dès lors que se répéter en une oscilla­tion indéfinie.

Et hors le cas d'imbécillité pure, où le raisonnement paraissait se fonder objectivement, l'enfant ne peut faire que de penser que son adversaire arrive à la butée de ce troisième temps, puisqu'il lui a permis le deuxième, par où il est lui-même considéré par son adversaire comme un sujet qui l'objective, car il est vrai qu'il soit ce sujet, et dès lors le voilà pris avec lui dans l'impasse que comporte toute intersubjectivité purement duelle, celle d'être sans recours contre un Autre absolu.

Remarquons en passant le rôle évanouissant que joue l'intel­ligence dans la constitution du temps deuxième où la dialectique se détache des contingences du donné, et qu'il suffit que je l'impute à mon adversaire pour que sa fonction soit inutile puisque à partir de là elle rentre dans ces contingences.

 

Nous ne dirons pas cependant que la voie de l'identification imaginaire à l'adversaire à l'instant de chacun des coups, soit une voie d'avance condamnée; nous dirons qu'elle exclut le procès proprement symbolique qui apparaît dès que cette identification se fait non pas à l'adversaire, mais à son raisonnement qu'elle articule (différence au reste qui s'énonce dans le texte). Le fait prouve d'ailleurs qu'une telle identification purement imaginaire échoue dans l'ensemble.

Dès lors le recours de chaque joueur, s'il raisonne, ne peut se trouver qu'au-delà de la relation duelle, c'est-à-dire dans quelque loi qui préside à la succession des coups qui me sont proposés.

Et c'est si vrai que si c'est moi qui donne le coup à deviner, c'est-à-dire qui suis le sujet actif, mon effort à chaque instant sera de suggérer à l'adversaire l'existence d'une loi qui préside à une certaine régularité de mes coups, pour lui en dérober le plus de fois possible par sa rupture la saisie.

Plus cette démarche arrivera à se rendre libre de ce qui s'ébauche malgré moi de régularité réelle, plus elle aura effectivement de succès, et c'est pourquoi un de ceux qui ont participé à une des épreuves de ce jeu que nous n'avons pas hésité à faire passer au rang de travaux pratiques, a avoué qu'à un moment où il avait le sentiment, fondé ou non, d'être trop souvent percé à jour, il s'en était délivré en se réglant sur la succession conventionnellement transposée des lettres d'un vers de Mallarmé pour la suite des coups qu'il allait proposer dès lors à son adversaire.

Mais si le jeu eût duré le temps de tout un poème et si par miracle l'adversaire eût pu reconnaître celui-ci, il aurait alors gagné à tout coup.

C'est ce qui nous a permis de dire que si l'inconscient existe au sens de Freud, nous voulons dire : si nous entendons les impli­cations de la leçon qu'il tire des expériences de la psychopathologie de la vie quotidienne par exemple, il n'est pas impensable qu'une moderne machine à calculer, en dégageant la phrase qui module à son insu et à long terme les choix d'un sujet, n'arrive à gagner au-delà de toute proportion accoutumée au jeu de pair et impair.

Pur paradoxe sans doute, mais où s'exprime que ce n'est pas pour le défaut d'une vertu qui serait celle de la conscience humaine, que nous refusons de qualifier de machine-à-penser celle à qui nous accorderions de si mirifiques performances, mais simplement parce qu'elle ne penserait pas plus que ne fait l'homme en son statut commun sans en être pour autant moins en proie aux appels du signifiant.

Aussi bien la possibilité ainsi suggérée a-t-elle eu l'intérêt de nous faire entendre l'effet de désarroi, voire d'angoisse, que certains en éprouvèrent et dont ils voulurent bien nous faire part.

Réaction sur laquelle on peut ironiser, venant d'analystes dont toute la technique repose sur la détermination inconsciente que l'on y accorde à l'association dite libre, - et qui peuvent lire en toutes lettres, dans l'ouvrage de Freud que nous venons de citer, qu'un chiffre n'est jamais choisi au hasard.

Mais réaction fondée si l'on songe que rien ne leur a appris à se détacher de l'opinion commune en distinguant ce qu'elle ignore : à savoir la nature de la surdétermination freudienne, c'est­-à-dire de la détermination symbolique telle que nous la promou­vons ici.

Si cette surdétermination devait être prise pour réelle, comme le leur suggérait mon exemple pour ce qu'ils confondent comme tout un chacun les calculs de la machine avec son mécanisme 1, alors en effet leur angoisse se justifierait, car en un geste plus sinistre que de toucher à la hache, nous serions celui qui la porte sur « les lois du hasard », et en bons déterministes que sont en effet ceux que ce geste a tant émus, ils sentent, et avec raison, que si l'on touche à ces lois, il n'y en a plus aucune de concevable.

Mais ces lois sont précisément celles de la détermination symbo­lique. Car il est clair qu'elles sont antérieures à toute constatation réelle du hasard, comme il se voit que c'est d'après son obéissance à ces lois, qu'on juge si un objet est propre ou non à être utilisé pour obtenir une série, dans ce cas toujours symbolique, de coups de hasard : à qualifier par exemple pour cette fonction une pièce de monnaie ou cet objet admirablement dénommé dé.

 

1. C'est pour essayer de dissiper cette illusion que nous avons clos le cycle de cette année-là par une conférence sur Psychanalyse et cybernétique, qui a déçu beaucoup de monde, du fait que nous n'y ayons guère parlé que de la numération binaire, du triangle arithmétique, voire de la simple porte, définie par ce qu'il faut qu'elle soit ouverte ou fermée, bref, que nous n'ayons pas paru nous être élevé beaucoup au-dessus de l'étape pascalienne de la question.

 

Passé ce stage, il nous fallait illustrer d'une façon concrète la dominance que nous affirmons du signifiant sur le sujet. Si c'est là une vérité, elle gît partout, et nous devions pouvoir de n'importe quel point à la portée de notre perce, la faire jaillir comme le vin dans la taverne d'Auerbach.

C'est ainsi que nous prîmes le conte même dont nous avions extrait, sans y voir d'abord plus loin, le raisonnement litigieux sur le jeu de pair ou impair: nous y trouvâmes une faveur que notre notion de détermination symbolique nous interdirait déjà de tenir pour un simple hasard, si même il ne se fût pas avéré au cours de notre examen que Poe, en bon précurseur qu'il est des recherches de stratégie combinatoire qui sont en train de renouveler l'ordre des sciences, avait été guidé en sa fiction par un dessein pareil au nôtre. Du moins pouvons-nous dire que ce que nous en fîmes sentir dans son exposé, toucha assez nos auditeurs pour que ce soit à leur requête que nous en publions ici une version.

En le remaniant conformément aux exigences de l'écrit, diffé­rentes de celles de la parole, nous n'avons pu nous garder d'anti­ciper quelque peu sur l'élaboration que nous;avons donnée depuis des notions qu'il introduisait alors.

C'est ainsi que l'accent dont nous avons toujours promu plus avant la notion de signifiant dans le symbole, s'est ici rétroacti­vement exercé. En estomper les traits par une sorte de feinte histo­rique, eût paru, nous le croyons, artificiel à ceux qui nous suivent. Souhaitons que de nous en être dispensé, ne déçoive pas leur souvenir.

 

 

 

Par AM-Augustina - Publié dans : Psychanalyse - Communauté : BLOGS, en parler ...
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Mercredi 18 août 2010 3 18 /08 /Août /2010 11:16

ECRITS  par JACQUES LACAN

 

ÉDITIONS DU SEUIL

27, rue Jacob, Paris- VI

Éditions du Seuil, 1966.

 

 

p 11 - Le séminaire sur «La Lettre volée »

 

Und wenn es uns glückt,

Und wenn es sich schickt,

So sind es Gedanken.

 

Notre recherche nous a mené à ce point de reconnaître que l'automatisme de répétition (Wiederholungszwang) prend son principe dans ce que nous avons appelé l'insistance de la chaîne signifiante. Cette notion elle-même, nous l'avons dégagée comme corrélative de l'ex-sistence (soit : de la place excentrique) où il nous faut situer le sujet de l'inconscient, si nous devons prendre au sérieux la découverte de Freud. C'est, on le sait, dans l'expé­rience inaugurée par la psychanalyse qu'on peut saisir par quels biais de l'imaginaire vient à s'exercer, jusqu'au plus intime de l'organisme humain, cette prise du symbolique.

L'enseignement de ce séminaire est fait pour soutenir que ces incidences imaginaires, loin de représenter l'essentiel de notre expérience, n'en livrent rien que d'inconsistant, sauf à être rapportées à la chaîne symbolique qui les lie et les oriente.

Certes savons-nous l'importance des imprégnations imagi­naires (Prägung) dans ces partialisations de l'alternative symbo­lique qui donnent à la chaîne signifiante son allure. Mais nous posons que c'est la loi propre à cette chaîne qui régit les effets psychanalytiques déterminants pour le sujet : tels que la forclusion (Verwerfung), le refoulement (Verdrängung), la dénégation (Ver­neinung) elle-même, - précisant de l'accent qui y convient que ces effets suivent si fidèlement le déplacement (Entstellung) du signifiant que les facteurs imaginaires, malgré leur inertie, n'y font figure que d'ombres et de reflets.

Encore cet accent serait-il prodigué en vain, s'il ne servait à votre regard, qu'à abstraire une forme générale de phénomènes dont la particularité dans notre expérience resterait pour vous l'essentiel, et dont ce ne serait pas sans artifice qu'on romprait le composite original.

 

C'est pourquoi nous avons pensé à illustrer pour vous aujour­d'hui la vérité qui se dégage du moment de la pensée freudienne que nous étudions, à savoir que c'est l'ordre symbolique qui est, pour le sujet, constituant, en vous démontrant dans une histoire la détermination majeure que le sujet reçoit du parcours d'un signifiant.

C'est cette vérité, remarquons-le, qui rend possible l'existence même de la fiction. Dès lors une fable est aussi propre qu'une autre histoire à la mettre en lumière, - quitte à y faire l'épreuve de sa cohérence. A cette réserve près, elle a même l'avantage de manifester d'autant plus purement la nécessité symbolique, qu'on pourrait la croire régie par l'arbitraire.

C'est pourquoi sans chercher plus loin, nous avons pris notre exemple dans l'histoire même où est insérée la dialectique concer­nant le jeu de pair ou impair, dont nous avons le plus récemment tiré profit. Sans doute n'est-ce pas par hasard que cette histoire s'est avérée favorable à donner suite à un cours de recherche qui y avait déjà trouvé appui.

Il s'agit, vous le savez, du conte que Baudelaire a traduit sous le titre de : La lettre volée. Dès le premier abord, on y distinguera un drame, de la narration qui en est faite et des conditions de cette narration.

On voit vite au reste ce qui rend nécessaires ces composants, et qu'ils n'ont pu échapper aux intentions de qui les a composés. La narration double en effet le drame d'un commentaire, sans lequel il n'y aurait pas de mise en scène possible. Disons que l'action en resterait, à proprement parler, invisible de la salle, - outre que le dialogue en serait expressément et par les besoins mêmes du drame, vide de tout sens qui pût s'y rapporter pour un auditeur - autrement dit que rien du drame ne pourrait apparaître ni à la prise de vues, ni à la prise de sons, sans l'éclairage à jour frisant, si l'on peut dire, que la narration donne à chaque scène du point de vue qu'avait en le jouant l'un de ses acteurs.

Ces scènes sont deux, dont nous irons aussitôt à désigner la première sous le nom de scène primitive, et non pas par inatten­tion, puisque la seconde peut être considérée comme sa répéti­tion, au sens qui est ici même à l'ordre du jour.

La scène primitive donc se joue, nous dit-on, dans le boudoir royal, de sorte que nous soupçonnons que la personne du plus haut rang, dite encore l'illustre personne, qui y est seule quand elle reçoit une lettre, est la Reine. Ce sentiment se confirme de l'embarras où la plonge l'entrée de l'autre illustre personnage, dont on nous a déjà dit avant ce récit que la notion qu'il pourrait avoir de ladite lettre, ne mettrait en jeu rien de moins pour la dame que son honneur et sa sécurité. Nous sommes en effet prompte­ment tirés hors du doute qu'il s'agisse bien du Roi, à mesure de la scène qui s'engage avec l'entrée du ministre D... A ce moment en effet, la Reine n'a pu faire mieux que de jouer sur l'inattention du Roi en laissant la lettre sur la table « retournée, la suscription en dessus». Celle-ci pourtant n'échappe pas à l'œil de lynx du minis­tre, non plus qu'il ne manque de remarquer le désarroi de la Reine, ni d'éventer ainsi son secret. Dès lors tout se déroule comme dans une horloge. Après avoir traité du train et de l'esprit dont il est coutumier les affaires courantes, le ministre tire de sa poche une lettre qui ressemble d'aspect à celle qui est en sa vue, et ayant feint de la lire, il la dépose à côté de celle-ci. Quelques mots encore dont il amuse le royal tapis, et il s'empare tout roidement de la lettre embarrassante, décampant sans que la Reine, qui n'a rien perdu de son manège, ait pu intervenir dans la crainte d'éveiller l'attention du royal conjoint qui à ce moment la coudoie.

Tout pourrait donc avoir passé inaperçu pour un spectateur idéal d'une opération où personne n'a bronché, et dont le quotient est que le ministre a dérobé à la Reine sa lettre et que, résultat plus important encore que le premier, la Reine sait que c'est lui qui la détient maintenant, et non pas innocemment.

Un reste qu'aucun analyste ne négligera, dressé qu'il est à rete­nir tout ce qui est du signifiant sans pour autant savoir toujours qu'en faire : la lettre, laissée pour compte par le ministre, et que la main de la Reine peut maintenant rouler en boule.

Deuxième scène : dans le bureau du ministre. C'est à son hôtel, et nous savons, selon le récit que le préfet de police en a fait au Dupin dont Poe introduit ici pour la seconde fois le génie propre à résoudre les énigmes, que la police depuis dix-huit mois, y revenant aussi souvent que le lui ont permis les absences nocturnes, ordi­naires au ministre, a fouillé l'hôtel et ses abords de fond en comble.

 

En vain, - encore que chacun puisse déduire de la situation que le ministre garde cette lettre à sa portée.

Dupin s'est fait annoncer au ministre. Celui-ci le reçoit avec une nonchalance affichée, des propos affectant un romantique ennui. Cependant Dupin, que cette feinte ne trompe pas, de ses yeux protégés de vertes lunettes, inspecte les aîtres. Quand son regard se porte sur un billet fort éraillé qui semble à l'abandon dans la case d'un méchant porte-cartes en carton qui pend, rete­nant l'œil de quelque clinquant, au beau milieu du manteau de la cheminée, il sait déjà qu'il a affaire à ce qu'il cherche. Sa conviction se renforce des détails mêmes qui paraissent faits pour contrarier le signalement qu'il a de la lettre volée, au format près qui est conforme.

Dès lors il n'a plus qu'à se retirer après avoir « oublié » sa taba­tière sur la table, pour revenir le lendemain la rechercher, armé d'une contre-façon qui simule le présent aspect de la lettre. Un incident de la rue, préparé pour le bon moment, ayant attiré le ministre à la fenêtre, Dupin en profite pour s'emparer à son tour de la lettre en lui substituant son semblant, et n'a plus qu'à sauver auprès du ministre les apparences d'un congé normal.

Là aussi tout s'est passé, sinon sans bruit, du moins sans fracas. Le quotient de l'opération est que le ministre n'a plus la lettre, mais lui n'en sait rien, loin de soupçonner que c'est Dupin qui la lui ravit. En outre ce qui lui reste en main est ici bien loin d'être insignifiant pour la suite. Nous reviendrons sur ce qui a conduit Dupin à donner un libellé à sa lettre factice. Quoi qu'il en soit, le ministre, quand il voudra en faire usage, pourra y lire ces mots tracés pour qu'il y reconnaisse la main de Dupin :

 

... Un dessein si funeste

S'il n'est digne d'Atrée, est digne de Thyeste.

 

que Dupin nous indique provenir de l'Atrée de Crébillon.

Est-il besoin que nous soulignions que ces deux actions sont semblables? Oui, car la similitude que nous visons n'est pas faite de la simple réunion de traits choisis à la seule fin d'appareiller leur différence. Et il ne suffirait pas de retenir ces traits de ressemblance aux dépens des autres pour qu'il en résulte une vérité quelconque. C'est l'intersubjectivité où les deux actions se motivent que nous voulons relever, et les trois termes dont elle les structure. Le privilège de ceux-ci se juge à ce qu'ils répondent à la fois aux trois temps logiques par quoi la décision se précipite, et aux trois places qu'elle assigne aux sujets qu'elle départage.

Cette décision se conclut dans le moment d'un regard 1. Car les manœuvres qui s'ensuivent, s'il s'y prolonge en tapinois, n'y ajou­tent rien, pas plus que leur ajournement d'opportunité dans la seconde scène ne rompt l'unité de ce moment.

Ce regard en suppose deux autres qu'il rassemble en une vue de l'ouverture laissée dans leur fallacieuse complémentarité, pour y anticiper sur la rapine offerte en ce découvert. Donc trois temps, ordonnant trois regards, supportés par trois sujets, à chaque fois incarnés par des personnes différentes.

Le premier est d'un regard qui ne voit rien : c'est le Roi, et c'est la police.

Le second d'un regard qui voit que le premier ne voit rien et se leurre d'en voir couvert ce qu'il cache : c'est la Reine, puis c'est le ministre.

Le troisième qui de ces deux regards voit qu'ils laissent ce qui est à cacher à découvert pour qui voudra s'en emparer : c'est le ministre, et c'est Dupin enfin.

Pour faire saisir dans son unité le complexe intersubjectif ainsi décrit, nous lui chercherions volontiers patronage dans la techni­que légendairement attribuée à l'autruche pour se mettre à l'abri des dangers; car celle-ci mériterait enfin d'être qualifiée de poli­tique, à se répartir ici entre trois partenaires, dont le second se croirait revêtu d'invisibilité, du fait que le premier aurait sa tête enfoncée dans le sable, cependant qu'il laisserait un troisième lui plumer tranquillement le derrière; il suffIrait qu'enrichissant d'une lettre sa dénomination proverbiale, nous en fassions la politique de l’autruiche, pour qu'en elle-même enfin elle trouve un nouveau sens pour toujours.

Le module intersubjectif étant ainsi donné de l'action qui se répète, il reste à y reconnaître un automatisme de répétition, au sens qui nous intéresse dans le texte de Freud.

 

1. On cherchera ici la référence nécessaire en notre essai sur Le temps logique et l'assertion de certitude anticipée, voir p. 197­

 

La pluralité des sujets bien entendu ne peut être une objection pour tous ceux qui sont rompus depuis longtemps aux perspec­tives que résume notre formule : l'inconscient, c'est le discours de l'Autre. Et nous ne rappellerons pas maintenant ce qu'y ajoute la notion de l'immixtion des sujets, naguère introduite par nous en reprenant l'analyse du rêve de l'injection d'Irma.

Ce qui nous intéresse aujourd'hui, c'est la façon dont les sujets se relaient dans leur déplacement au cours de la répétition inter­subjective.

Nous verrons que leur déplacement est déterminé par la place que vient à occuper le pur signifiant qu'est la lettre volée, dans leur trio. Et c'est là ce qui pour nous le confirmera comme auto­matisme de répétition.

Il ne paraît pas de trop cependant, avant de nous engager dans cette voie, de questionner si la visée du conte et l'intérêt que nous y prenons, pour autant qu'ils coïncident, ne gisent pas ailleurs.

Pouvons-nous tenir pour une simple rationalisation, selon notre rude langage, le fait que l'histoire nous soit contée comme une énigme policière?

A la vérité nous serions en droit d'estimer ce fait pour peu assuré, à remarquer que tout ce dont une telle énigme se motive à partir d'un crime ou d'un délit, - à savoir sa nature et ses mobiles, ses instruments et son exécution, le procédé pour en découvrir l'auteur, et la voie pour l'en convaincre, - est ici soigneusement éliminé dès le départ de chaque péripétie.

Le dol est en effet dès l'abord aussi clairement connu que les menées du coupable et leurs effets sur sa victime. Le problème, quand on nous l'expose se limite à la recherche aux fins de resti­tution, de l'objet à quoi tient ce dol, et il semble bien intentionnel que sa solution soit obtenue déjà, quand on nous l'explique. Est-ce par là qu'on nous tient en haleine? Quelque crédit en effet que l'on puisse faire à la convention d'un genre pour susciter un intérêt spécifique chez le lecteur, n'oublions pas que « le Dupin » ici deuxième à paraître, est un prototype, et que pour ne recevoir son genre que du premier, c'est un peu tôt pour que l'auteur joue sur une convention.

 

Ce serait pourtant un autre excès que de réduire le tout à une fable dont la moralité serait que pour maintenir à l'abri des regards une de ces correspondances dont le secret est parfois nécessaire à la paix conjugale, il suffise d'en laisser traîner les libellés sur notre table, même à les retourner sur leur face signifiante. C'est là un leurre dont pour nous, nous ne recommanderions l'essai à personne, crainte qu'il soit déçu à s'y fier.

N'y aurait-il donc ici d'autre énigme que, du côté du Préfet de police, une incapacité au principe d'un insuccès, - si ce n'est peut-être du côté de Dupin une certaine discordance, que nous n'avouons pas de bon gré, entre les remarques assurément fort pénétrantes, quoique pas toujours absolument pertinentes en leur généralité, dont il nous introduit à sa méthode, et la façon dont en fait il intervient.

A pousser un peu ce sentiment de poudre aux yeux, nous en serions bientôt à nous demander si, de la scène inaugurale que seule la qualité de ses protagonistes sauve du vaudeville, à la chute dans le ridicule qui semble dans la conclusion être promise au ministre, ce n'est pas que tout le monde soit joué qui fait ici notre plaisir.

Et nous serions d'autant plus enclin à l'admettre que nous y retrouverions avec ceux qui ici nous lisent, la définition que nous avons donnée, quelque part en passant, du héros moderne, « qu'illustrent des exploits dérisoires dans une situation d'égare­ment 1 ».

 

1. Cf. Fonction et champ de la parole et du langage, P. 244­

 

Mais ne sommes-nous pas pris nous-mêmes à la prestance du détective amateur, prototype d'un nouveau matamore, encore préservé de l'insipidité du superman contemporain?

Boutade, - qui suffit à nous faire relever bien au contraire en ce récit une vraisemblance si parfaite, qu'on peut dire que la vérité y révèle son ordonnance de fiction.

Car telle est bien la voie où nous mènent les raisons de cette vraisemblance. A entrer d'abord dans son procédé, nous aperce­vons en effet un nouveau drame que nous dirons complémentaire du premier, pour ce que celui-ci était ce qu'on appelle un drame sans paroles, mais que c'est sur les propriétés du discours que joue l'intérêt du second 1.

 

1. Cf. Émile Benveniste, " Communication animale et langage humain ", Diogène, n° I, et notre rapport de Rome, P. 297.

 

S'il est patent en effet que chacune des deux scènes du drame réel nous est narrée au cours d'un dialogue différent, il n'est que d'être muni des notions que nous faisons dans notre enseignement valoir, pour reconnaître qu'il n'en est pas ainsi pour le seul agré­ment de l'exposition, mais que ces dialogues eux-mêmes prennent, dans l'usage opposé qui y est fait des vertus de la parole, la tension qui en fait un autre drame, celui que notre vocabulaire distinguera du premier comme se soutenant dans l'ordre symbolique.

Le premier dialogue - entre le Préfet de police et Dupin - se joue comme celui d'un sourd avec un qui entend. C'est-à­-dire qu'il représente la complexité véritable de ce qu'on simpli­fie d'ordinaire, pour les résultats les plus confus, dans la notion de communication.

On saisit en effet dans cet exemple comment la communication peut donner l'impression où la théorie trop souvent s'arrête, de ne comporter dans sa transmission qu'un seul sens, comme si le com­mentaire plein de signification auquel l'accorde celui qui entend, pouvait, d'être inaperçu de celui qui n'entend pas, être tenu pour neutralisé.

Il reste qu'à ne retenir que le sens de compte rendu du dialogue, il apparaît que sa vraisemblance joue sur la garantie de l'exactitude. Mais le voici alors plus fertile qu'il ne semble, à ce que nous en démontrions le procédé : comme on va le voir à nous limiter au récit de notre première scène.

Car le double et même le triple filtre subjectif sous lequel elle nous parvient : narration par l'ami et familier de Dupin (que nous appellerons désormais le narrateur général de l'histoire) - du récit par quoi le Préfet fait connaître à Dupin - le rapport que lui en a fait la Reine, n'est pas là seulement la conséquence d'un arrange­ment fortuit.

Si en effet l'extrémité où est portée la narratrice originale exclut qu'elle ait altéré les événements, on aurait tort de croire que le 1. La complète intelligence de ce qui suit exige bien entendu qu'on relise ce texte extrêmement répandu (en français comme en anglais), et d'ailleurs court, qu'est la Lettre volée.

 

Préfet ne soit ici habilité à lui prêter sa voix que pour le manque d'imagination dont il a déjà, si l'on peut dire, la patente.

Le fait que le message soit ainsi retransmis nous assure de ce qui ne va pas absolument de soi : à savoir qu'il appartient bien à la dimension du langage.

Ceux qui sont ici connaissent nos remarques là-dessus, et parti­culièrement celles que nous avons illustrées du repoussoir du prétendu langage des abeilles: où un linguiste ne peut voir qu'une simple signalisation de la position de l'objet, autrement dit qu'une fonction imaginaire plus différenciée que les autres.

Nous soulignons ici qu'une telle forme de communication n'est pas absente chez l'homme, si évanouissant que soit pour lui l'objet quant à son donné naturel en raison de la désintégration qu'il subit de par l'usage du symbole.

On peut en effet en saisir l'équivalent dans la communion qui s'établit entre deux personnes dans la haine envers un même objet : à ceci près que la rencontre n'est jamais possible que sur un objet seulement, défini par les traits de l'être auquel l'une et l'autre se refusent.

Mais une telle communication n'est pas transmissible sous la forme symbolique. Elle ne se soutient que dans la rela­tion à cet objet. C'est ainsi qu'elle peut réunir un nombre indéfini de sujets dans un même « idéal » : la communication d'un sujet à l'autre à l'intérieur de la foule ainsi constituée, n'en restera pas moins irréductiblement médiatisée par une relation ineffable.

Cette excursion n'est pas seulement ici un rappel de principes à l'adresse lointaine de ceux qui nous imputent d'ignorer la commu­nication non verbale : en déterminant la portée de ce que répète le discours, elle prépare la question de ce que répète le symptôme.

Ainsi la relation indirecte décante la dimension du langage, et le narrateur général, à la redoubler, n'y ajoute rien « par hypo­thèse ». Mais il en est tout autrement de son office dans le second dialogue.

Car celui-ci va s'opposer au premier comme les pôles que nous avons distingués ailleurs dans le langage et qui s'opposent comme le mot à la parole.

C'est dire qu'on y passe du champ de l'exactitude au registre de la vérité. Or ce registre, nous osons penser que nous n'avons pas à y revenir, se situe tout à fait ailleurs, soit proprement à la fondation de l'intersubjectivité. Il se situe là où le sujet ne peut rien saisir sinon la subjectivité même qui constitue un Autre en absolu. Nous nous contenterons, pour indiquer ici sa place, d'évo­quer le dialogue qui nous paraît mériter son attribution d'histoire juive du dépouillement où apparaît la relation du signifiant à la parole, dans l'adjuration où il vient à culminer. « Pourquoi me mens-tu, s'y exclame-t-on à bout de souffle, oui, pourquoi me mens-tu en me disant que tu vas à Cracovie pour que je croie que tu vas à Lemberg, alors qu'en réalité c'est à Cracovie que tu vas? »

C'est une question semblable qu'imposerait à notre esprit le déferlement d'apories, d'énigmes éristiques, de paradoxes, voire de boutades, qui nous est présenté en guise d'introduction à la méthode de Dupin, - si de nous être livré comme une confi­dence par quelqu'un qui se pose en disciple, il ne s'y ajoutait quelque vertu de cette délégation. Tel est le prestige immanquable du testament : la fidélité du témoin est le capuchon dont on endort en l'aveuglant la critique du témoignage.

Quoi de plus convaincant d'autre part que le geste de retourner les cartes sur la table? Il l'est au point qu'il nous persuade un moment que le prestidigitateur a effectivement démontré, comme il l'a annoncé, le procédé de son tour, alors qu'il l'a seulement renouvelé sous une forme plus pure : et ce moment nous fait mesurer la suprématie du signifiant dans le sujet.

Tel opère Dupin, quand il part de l'histoire du petit prodige qui blousait tous ses camarades au jeu de pair ou impair, avec son truc de l'identification à l'adversaire, dont nous avons pour­tant montré qu'il ne peut atteindre le premier plan de son élabo­ration mentale, à savoir la notion de l'alternance intersubjective sans y achopper aussitôt sur la butée de son retour1.

Ne nous en sont pas moins jetés, histoire de nous en mettre plein la vue, les noms de La Rochefoucauld, de La Bruyère, de Machiavel et de Campanella, dont la renommée n'apparaîtrait plus que futile auprès de la prouesse enfantine.

 

1. Cf. notre introduction, P. 58.

 

Et d'enchaîner sur Chamfort dont la formule qu' «il y a à parier que toute idée publique, toute convention reçue est une sottise, car elle a convenu au plus grand nombre », contentera à coup sûr tous ceux qui pensent échapper à sa loi, c'est-à-dire précisément le plus grand nombre. Que Dupin taxe de tricherie l'application par les Français du mot : analyse à l'algèbre, voilà qui n'a guère de chance d'atteindre notre fierté, quand de surcroît la libération du terme à d'autres fins n'a rien pour qu'un psychanalyste ne se sente en posture d'y faire valoir ses droits. Et le voici à des remarques philologiques à combler d'aise les amoureux du latin : qu'il leur rappelle sans daigner plus en dire qu' « ambitus ne signifie pas ambi­tion, religio, religion, homines honesti, les honnêtes gens », qui parmi vous ne se plairait à se souvenir... de ce que veulent dire ces mots pour qui pratique Cicéron et Lucrèce. Sans doute Poe s'amuse-t-il...

Mais un soupçon nous vient : cette parade d'érudition n'est-elle pas destinée à nous faire entendre les maîtres-mots de notre drame ? 1 Le prestidigitateur ne répète-t-il pas devant nous son tour, sans nous leurrer cette fois de nous en livrer le secret, mais en poussant ici sa gageure à nous l'éclairer réellement sans que nous y voyions goutte. Ce serait bien là le comble où pût atteindre l'illusionniste que de nous faire par un être de sa fiction véritablement tromper.

Et n'est-ce pas de tels effets qui nous justifient de parler, sans y chercher malice, de maints héros imaginaires comme de person­nages réels ?

Aussi bien quand nous nous ouvrons à entendre la façon dont Martin Heidegger nous découvre dans le mot alethés le jeu de la vérité, ne faisons-nous que retrouver un secret où celle-ci a toujours initié ses amants, et d'où ils tiennent que c'est à ce qu'elle se cache, qu'elle s'offre à eux le plus vraiment.

Ainsi les propos de Dupin ne nous défieraient-ils pas si mani­ festement de nous y fier, qu'encore nous faudrait-il en faire la tentative contre la tentation contraire.

 

 

1. J'avais d'abord mis une touche, pour ces trois mots, du sens dont chacun com­menterait cette histoire, si la structure n'y suffisait, à quoi elle se voue.

J'en supprime l'indication, trop imparfaite, pour ce qu'à me relire pour cette réim­pression, une personne me confirme qu'après le temps de ceux qui me vendent (encore ce 9-12-68), un autre vient où l'on me lit, pour plus d'explique.

Qui aurait place hors de cette page.

 

Dépistons donc sa foulée là où elle nous dépiste. Et d'abord dans la critique dont il motive l'insuccès du Préfet. Déjà nous la voyions pointer dans ces brocards en sous-main dont le Préfet n'avait cure au premier entretien, n'y trouvant d'autre matière qu'à s'esclaffer. Que ce soit en effet, comme Dupin l'insinue, parce qu'un problème est trop simple, voire trop évident, qu'il peut paraître obscur, n'aura jamais pour lui plus de portée qu'une friction un peu vigoureuse du gril costal.

Tout est fait pour nous induire à la notion de l'imbécillité du personnage. Et on l'articule puissamment du fait que lui et ses acolytes n'iront jamais à concevoir, pour cacher un objet, rien qui dépasse ce que peut imaginer un fripon ordinaire, c'est-à-dire précisément la série trop connue des cachettes extraordinaires dont on nous donne la revue, des tiroirs dissimulés du secrétaire au plateau démonté de la table, des garnitures décousues des sièges à leurs pieds évidés, du revers du tain des glaces à l'épaisseur de la reliure des livres.

Et là-dessus de dauber sur l'erreur que' le Préfet commet à déduire de ce que le ministre est poète, qu'il n'est pas loin d'être fou, erreur, argue-t-on, qui ne tiendrait, mais ce n'est pas peu dire, qu'en une fausse distribution du moyen terme, car elle est loin de résulter de ce que tous les fous soient poètes.

Oui-dà, mais on nous laisse nous-même dans l'errance sur ce qui constitue en matière de cachette, la supériorité du poète, s'avérât-il doublé d'un mathématicien, puisque ici on brise soudain notre lancer en nous entraînant dans un fourré de mauvaises querelles faites au raisonnement des mathématiciens, qui n'ont jamais montré, que je sache, tant d'attachement à leur formules que de les identifier à la raison raisonnante. Au moins témoignerons­ nous qu'à l'inverse de ce dont Poe semble avoir l'expérience, il nous arrive parfois devant notre ami Riguet qui vous est ici le garant par sa présence que nos incursions dans la combinatoire ne nous égarent pas, de nous laisser aller à des incartades aussi graves (ce qu'à Dieu ne dût plaire selon Poe) que de mettre en doute que « x2 + px ne soit peut-être pas absolument égal à q », sans jamais, nous en donnons à Poe le démenti, avoir eu à nous garder de quelque sévice inopiné.

 

1. Il nous plairait de reposer devant M. Benveniste la question du sens antinomique de certains mots, primitifs ou non, après la rectification magistrale qu'il a apportée à la fausse voie dans laquelle Freud l'a engagée sur le terrain philologique (cf. La Psychanalyse, vol. 1, p. 5-16). Car il nous semble que cette question reste entière, à déga­ger dans sa rigueur l'instance du signifiant. Bloch et Von Wartburg datent de 1875 l'apparition de la signification du verbe dépister dans le second emploi que nous en faisons dans notre phrase.

 

Ne dépense-t-on donc tant d'esprit qu'afin de détourner le nôtre de ce qu'il nous fut indiqué de tenir pour acquis auparavant, à savoir que la police a cherché partout : ce qu'il nous fallait entendre, concer­nant le champ dans lequel la police présumait, non sans raison, que dût se trouver la lettre, au sens d'une exhaustion de l'espace, sans doute théorique, mais dont c'est le sel de l'histoire que de le prendre au pied de la lettre, le « quadrillage » réglant l'opération nous étant donné pour si exact qu'il ne permettait pas, disait-on « qu'un cinquantième de ligne échappât » à l'exploration des fouilleurs. Ne sommes-nous pas dès lors en droit de demander comment il se fait que la lettre n'ait été trouvée nulle part, ou plutôt de remarquer que tout ce qu'on nous dit d'une conception d'une plus haute volée du recel ne nous explique pas à la rigueur que la lettre ait échappé aux recherches, puisque le champ qu'elles ont épuisé, la contenait en fait comme enfin l'a prouvé la trouvaille de Dupin.

Faut-il que la lettre, entre tous les objets, ait été douée de la propriété de nullibiété : pour nous servir de ce terme que le voca­bulaire bien connu sous le titre du Roget reprend de l'utopie sémiologique de l'évêque Wilkins 1 ?

Il est évident (a little too 2 self evident) que la lettre a en effet avec le lieu, des rapports pour lesquels aucun mot français n'a toute la portée du qualificatif anglais : odd. Bizarre, dont Baudelaire le traduit régulièrement, n'est qu'approximatif. Disons que ces rapports sont singuliers, car ce sont ceux-là même qu'avec le lieu entretient le signifiant.

Vous savez que notre dessein n'est pas d'en faire des rapports  « subtils », que notre propos n'est pas de confondre la lettre avec l'esprit, même quand nous la recevons par pneumatique, et que nous admettons fort bien que l'une tue si l'autre vivifie, pour autant que le signifiant, vous commencez peut-être à l'entendre, matérialise l'instance de la mort.

 

1. Celle-là même à qui M. Jorge Luis Borges, dans son œuvre si harmonique au phylum de notre propos, fait un sort que d'autres ramènent à ses justes proportions. Cf. Les Temps modernes, juin-juillet 1955, p. 2135-36. et oct. 1955. p- 574-75.

2. Souligné par l'auteur.

 

Mais si c'est d'abord sur la maté­rialité du signifiant que nous avons insisté, cette matérialité est singulière en bien des points dont le premier est de ne point supporter la partition. Mettez une lettre en petits morceaux, elle reste la lettre qu'elle est, et ceci en un tout autre sens que la Gestalttheorie ne peut en rendre compte avec le vitalisme larvé de sa notion du tout 1.

Le langage rend sa sentence à qui sait l'entendre : par l'usage de l'article employé comme particule partitive. C'est même bien là que l'esprit, si l'esprit est la vivante signification, apparaît non moins singulièrement plus offert à la quantification que la lettre. A commencer par la signification elle-même qui souffre qu'on dise : ce discours plein de signification, de même qu'on reconnaît de l'intention dans un acte, qu'on déplore qu'il n'y ait plus d'amour, qu'on accumule de la haine et qu'on dépense du dévouement, et que tant d'infatuation se raccommode de ce qu'il y aura toujours de la cuisse à revendre et du rififi chez les hommes.

Mais pour la lettre, qu'on la prenne au sens de l'élément typo­graphique, de l'épître ou de ce qui fait le lettré, on dira que ce qu'on dit est à entendre à la lettre, qu'il vous attend chez le vague­mestre une lettre, voire que vous avez des lettres, - jamais qu'il n'y ait nulle part de la lettre, à quelque titre qu'elle vous concerne, fût-ce à désigner du courrier en retard.

C'est que le signifiant est unité d'être unique, n'étant de par sa nature symbole que d'une absence. Et c'est ainsi qu'on ne peut dire de la lettre volée qu'il faille qu'à l'instar des autres objets, elle soit ou ne soit pas quelque part, mais bien qu'à leur différence, elle sera et ne sera pas là où elle est, où qu'elle aille.

Regardons en effet de plus près ce qui arrive aux policiers. On ne nous fait grâce de rien quant aux procédés dont ils fouillent.

1. Et c'est si vrai que la philosophie dans les exemples, décolorés d'être ressassés, dont elle argumente à partir de l'un et du plusieurs, n'emploiera pas aux mêmes usages la simple feuille blanche par le mitan déchirée et le cercle interrompu, voire le vase brisé, sans parier du ver coupé. L’espace voué à leur investigation, de la répartition de cet espace en volumes qui n'en laissent pas se dérober une épaisseur, à l'aiguille sondant le mou, et, à défaut de la répercussion sondant le dur, au microscope dénonçant les excréments de la tarière à l'orée de son forage, voire le bâillement infime d'abîmes mesquins. A mesure même que leur réseau se resserre pour qu'ils en viennent, non contents de secouer les pages des livres à les compter, ne voyons-nous pas l'espace s'effeuiller à la semblance de la lettre?

Mais les chercheurs ont une notion du réel tellement immua­ble qu'ils ne remarquent pas que leur recherche va à le trans­former en son objet. Trait où peut-être ils pourraient distinguer cet objet de tous les autres.

Ce serait trop leur demander sans doute, non en raison de leur manque de vues, mais bien plutôt du nôtre. Car leur imbécillité n'est pas d'espèce individuelle, ni corporative, elle est de source subjective. C'est l'imbécillité réaliste qui ne s'arrête pas à se dire que rien, si loin qu'une main vienne à l'enfoncer dans les entrailles du monde, n'y sera jamais caché, puisqu'une autre main peut l'y rejoindre, et que ce qui est caché n'est jamais que ce qui manque à sa place, comme s'exprime la fiche de recherche d'un volume quand il est égaré dans la bibliothèque. Et celui-ci serait-il en effet sur le rayon ou sur la case d'à côté qu'il y serait caché, si visible qu'il y paraisse. C'est qu'on ne peut dire à la lettre que ceci manque à sa place, que de ce qui peut en changer, c'est-à-dire du symbolique. Car pour le réel, quelque bouleversement qu'on puisse y apporter, il y est toujours et en tout cas, à sa place, il l'emporte collée à sa semelle, sans rien connaître qui puisse l'en exiler.

Et comment en effet, pour revenir à nos policiers, auraient-ils pu saisir la lettre, ceux qui l'ont prise à la place où elle était cachée? Dans ce qu'ils tournaient entre leurs doigts, que tenaient-ils d'autre que ce qui ne répondait pas au signalement qu'ils en avaient? A letter, a litter, une lettre, une ordure. On a équivoqué dans le cénacle de Joyce 1 sur l'homophonie de ces deux mots en anglais. La sorte de déchet que les policiers à ce moment manipulent, ne leur livre pas plus son autre nature de n'être qu'à demi déchiré.

 

I. Cf. Our examination round bis factification for incamination of work in progress, Shakes­peare and Company, 12, rue de l'Odéon, Paris, 1929.

 

Un sceau différent sur un cachet d'une autre couleur, un autre cachet du graphisme de la suscription sont là les plus infrangibles des cachettes. Et s'ils s'arrêtent au revers de la lettre où, comme on sait, c'est là qu'à l'époque l'adresse du destinataire s'inscrivait, c'est que la lettre n'a pas pour eux d'autre face que ce revers.

Que pourraient-ils en effet détecter de son avers ? - Son message, comme on s'exprime pour la joie de nos dimanches cyberné­tiques ?... Mais ne nous vient-il pas à l'idée que ce message est déjà parvenu à sa destinataire et qu'il lui est même resté pour compte avec le bout de papier insignifiant, qui ne le représente maintenant pas moins bien que le billet original.

Si l'on pouvait dire qu'une lettre a comblé son destin après avoir rempli sa fonction, la cérémonie de rendre les lettres serait moins admise à servir de clôture à l'extinction des feux des fêtes de l'amour. Le signifiant n'est pas fonctionnel. Et aussi bien la mobilisation du joli monde dont nous suivons ici les ébats, n'aurait pas de sens, si la lettre, elle, se contentait d'en avoir un. Car ce ne serait pas une façon très adéquate de le garder secret que d'en faire part à une escouade de poulets.

On pourrait même admettre que la lettre ait un tout autre sens, sinon plus brûlant, pour la Reine que celui qu'elle offre à l'intelligence du ministre. La marche des choses n'en serait pas sensiblement affectée, et non pas même si elle était strictement incompréhensible à tout lecteur non averti.

Car elle ne l'est certainement pas à tout le monde, puisque, comme nous l'assure emphatiquement le Préfet pour la gaus­serie de tous, « ce document, révélé à un troisième personnage dont il taira le nom » (ce nom qui saute à l’œil comme la queue du cochon entre les dents du père Ubu) « mettrait en question, nous dit-il, l'honneur d'une personne du plus haut rang », voire que « la sécurité de l'auguste personne serait ainsi mise en péril ».

Dès lors ce n'est pas seulement le sens, mais le texte du message qu'il serait périlleux de mettre en circulation, et ce d'autant plus qu'il paraîtrait plus anodin, puisque les risques en seraient accrus de l'indiscrétion qu'un de ses dépositaires pourrait commettre à son insu.

Rien donc ne peut sauver la position de la police, et l'on n'y changerait rien à améliorer « sa culture ». Scripta manent, c'est en vain qu'elle apprendrait d'un humanisme d'édition de luxe la leçon proverbiale que verba volant termine. Plût au ciel que les écrits restassent, comme c'est plutôt le cas des paroles : car de celles-ci la dette ineffaçable du moins féconde nos actes par ses transferts.

Les écrits emportent au vent les traites en blanc d'une cavalerie folle. Et, s'ils n'étaient feuilles volantes, il n'y aurait pas de lettres volées.

Mais qu'en est-il à ce propos? Pour qu'il y ait lettre volée, nous dirons-nous, à qui une lettre appartient-elle? Nous accen­tuions tout à l'heure ce qu'il y a de singulier dans le retour de la lettre à qui naguère en laissait ardemment s'envoler le gage. Et l'on juge généralement indigne le procédé de ces publications prématurées, de la sorte dont le Chevalier d'Eon mit quelques-uns de ses correspondants en posture plutôt piteuse.

La lettre sur laquelle celui qui l'a envoyée garde encore des droits, n'appartiendrait donc pas tout à fait à celui à qui elle s'adresse? ou serait-ce que ce dernier n'en fut jamais le vrai desti­nataire ?

Voyons ici : ce qui va nous éclairer est ce qui peut d'abord obscurcir encore le cas, à savoir que l'histoire nous laisse ignorer à peu près tout de l'expéditeur, non moins que du contenu de la lettre. 11 nous est seulement dit que le ministre a reconnu d'emblée l'écriture de son adresse à la Reine, et c'est incidemment à propos de son camouflage par le ministre qu'il se trouve mentionné que son sceau original est celui du Duc de S... Pour sa portée, nous savons seulement les périls qu'elle emporte, à ce qu'elle vienne entre les mains d'un certain tiers, et que sa possession a permis au ministre « d'user jusqu'à un point fort dangereux dans un but politique » de l'empire qu'elle lui assure sur l'intéressée. Mais ceci ne nous dit rien du message qu'elle véhicule...

Par AM-Augustina - Publié dans : Psychanalyse - Communauté : BLOGS, en parler ...
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Lundi 9 août 2010 1 09 /08 /Août /2010 16:59

Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine 1958

 

I. Introduction historique 1.

 

Si l'on considère l'expérience de la psychanalyse dans son développement depuis soixante ans, on ne surprendra pas à relever le fait que, s'étant conçue d'abord comme fondant sur la répres­sion paternelle le complexe de castration, premier issu de ses origines, - elle a progressivement orienté vers les frustrations venant de la mère un intérêt où ce complexe n'a pas été mieux élucidé pour distordre ses formes.

 

Une notion de carence affective, liant sans médiation aux défauts réels du maternage les troubles du développement, se redouble d'une dialectique de fantasmes dont le corps maternel est le champ imaginaire.

 

Qu'il s'agisse là d'une promotion conceptuelle de la sexualité de la femme, n'est pas douteux, et permet d'observer une négli­gence marquante.

 

II. Définition du sujet.

 

Elle porte sur le point même où l'on voudrait en cette conjonc­ture ramener l'attention : à savoir la partie féminine, si ce terme a un sens, de ce qui se joue dans la relation génitale, où l'acte du coït tient une place au moins locale.

Ou pour ne pas déchoir des repères biologiques élevés où nous continuons à nous plaire : quelles sont les voies de la libido décer­nées à la femme par les phanères anatomiques de différenciation sexuelle des organismes supérieurs?

 

1. Ce Congrès a eu lieu sous le nom de: Colloque international de psychanalyse du 5 au 9 septembre 1960 à l'Université municipale d'Amsterdam. Paru dans le dernier numéro de La Psychanalyse auquel nous ayons de notre main collaboré.

 

 

III. Récolement des faits.

 

Un tel projet commande de récoler d'abord :

 

a) les phénomènes attestés par les femmes dans les conditions de notre expérience sur les avenues et l'acte du coït, en tant qu'ils confirment ou non les bases nosologiques de notre départ médical ;

b) la subordination de ces phénomènes aux ressorts que notre action reconnaît comme désirs, et spécialement à leurs rejetons inconscients, - avec les effets, afférents ou efférents par rapport à l'acte, qui en résultent pour l'économie psychique, - parmi lesquels ceux de l'amour peuvent être regardés pour eux-mêmes, sans préjudice de la transition de leurs conséquences à l'enfant ;

c) les implications jamais révoquées d'une bisexualité psychique rapportée d'abord aux duplications de l'anatomie, - mais de plus en plus passées au compte des identifications personnolo­giques.

 

IV. Éclat des absences.

 

D'un tel sommaire, certaines absences se dégageront dont l'intérêt ne peut être éludé par un non-lieu :

 

1. Les nouvelles acquisitions de la physiologie, les faits du sexe chromosomique par exemple et ses corrélats génétiques, sa distinction du sexe hormonal, et leur quote-part dans la déter­mination anatomique, - ou seulement ce qui apparaît du privilège libidinal de l'hormone mâle, voire l'ordination du métabolisme œstrogène dans le phénomène menstruel, - si la réserve toujours s'impose dans leur interprétation clinique, ne laissent pas moins à réfléchir d'être restés ignorés d'une pratique où l'on excipe volontiers d'un accès messianique à des chimismes décisifs.

La distance ici gardée au réel peut soulever en effet la question de la coupure intéressée, - qui, si elle n'est pas à faire entre le somatique et le psychique solidaires, s'impose entre l'organisme et le sujet, à condition qu'on répudie pour ce dernier la cote affec­tive dont l'a chargée la théorie de l'erreur pour l'articuler comme le sujet d'une combinatoire, seule à donner son sens à l'inconscient.

 

2. Inversement un paradoxe original de l'abord psychanaly­tique, la position-clef du phallus dans le développement libidinal, intéresse par son insistance à se répéter dans les faits.

C'est ici que la question de la phase phallique chez la femme redouble son problème de ce qu'après avoir fait rage entre les années 1977-1935, elle ait été laissée depuis lors dans une tacite indivision au bon vouloir des interprétations de chacun.

C'est à s'interroger sur ses raisons qu'on pourra rompre ce suspens.

Imaginaire, réelle ou symbolique, concernant l'incidence du phallus dans la structure subjective où s'accommode le développe­ment, ne sont pas ici les mots d'un enseignement particulier, mais ceux-là même où se signalent sous la plume des auteurs les glissements conceptuels qui, pour n'être pas contrôlés, ont conduit à l'atonie de l'expérience après la panne du débat.

 

V. L'obscurité sur l'organe vaginal.

 

L'aperception d'un interdit, pour oblique qu'en soit le procédé, peut servir de prélude.

Se confirme-t-elle dans le fait qu'une discipline qui, pour répon­dre de son champ au titre de la sexualité, semblait permettre d'en mettre au jour tout le secret, ait laissé ce qui s'avoue de la jouissance féminine au point précis où une physiologie peu zélée donne sa langue au chat ?

L'opposition assez triviale entre la jouissance clitoridienne et la satisfaction vaginale, a vu la théorie renforcer son motif jusqu'à y loger l'inquiétude des sujets, voire la porter au thème, sinon à la revendication, - sans que l'on puisse dire pourtant que leur antagonisme ait été plus justement élucidé.

Ceci pour la raison que la nature de l'orgasme vaginal garde sa ténèbre inviolée.

Car la notion massothérapique de la sensibilité du col, celle chirurgicale d'un noli tangere sur la paroi postérieure du vagin, s'avèrent dans les faits contingentes (dans les hystérectomies sans doute, mais aussi dans les aplasies vaginales !).

Les représentantes du sexe, quelque volume que fasse leur voix chez les psychanalystes, ne semblent pas avoir donné leur meilleur pour la levée de ce sceau.

Mise à part la fameuse « prise à bail » de la dépendance rectale où Mme Lou Andréas-Salomé a pris position personnelle, elles s'en sont généralement tenues à des métaphores, dont la hauteur dans l'idéal ne signifie rien qui mérite d'être préféré à ce que le tout-venant nous offre d'une poésie moins intentionnelle.

Un Congrès sur la sexualité féminine n'est pas près de faire peser sur nous la menace du sort de Tirésias.

 

VI. Le complexe imaginaire et les questions du développement.

 

Si cet état de choses trahit une impasse scientifique dans l'abord du réel, le moins qu'on puisse attendre pourtant de psychanalystes, réunis en congrès, c'est qu'ils n'oublient pas que leur méthode est née précisément d'une impasse semblable.

Si les symboles ici n'ont d'autre prise qu'imaginaire, c'est probablement que les images sont déjà assujetties à un symbolisme inconscient, autrement dit à un complexe, - qui rend opportun de rappeler qu'images et symboles chez la femme ne sauraient être isolés des images et des symboles de la femme.

 

La représentation (Vorstellung au sens où Freud emploie ce terme quand il marque que c'est là ce qui est refoulé), la repré­sentation de la sexualité féminine conditionne, refoulée ou non, sa mise en oeuvre, et ses émergences déplacées (où la doctrine du thérapeute peut se trouver partie prenante) fixent le sort des tendances, si dégrossies naturellement qu'on les suppose.

On doit retenir que Jones dans son adresse à la Société de Vienne qui semble avoir brûlé la terre pour toute contribution depuis, n'ait déjà plus trouvé à produire que son ralliement pur et simple aux concepts kleiniens dans la parfaite brutalité où les présente leur auteur : entendons l'insouci où Mélanie Klein se tient, - à inclure les fantasmes oedipiens les plus originels dans le corps maternel -, de leur provenance de la réalité que suppose le Nom-du-Père.

 

Si l'on songe que c'est tout ce à quoi aboutit Jones de l'entre­prise de réduire le paradoxe de Freud, installant la femme dans l'ignorance primaire de son sexe, mais aussi tempéré de l'aveu instruit de notre ignorance, - entreprise si animée chez Jones du préjugé de la dominance du naturel qu'il trouve plaisant de l'assurer d'une citation de la Genèse -, on ne voit pas bien ce qui a été gagné.

 

Car puisqu'il s'agit du tort fait au sexe féminin (« une femme est-elle née ou faite? », s'écrie Jones) par la fonction équivoque de la phase phallique dans les deux sexes, il ne semble pas que la féminité soit plus spécifiée à ce que la fonction du phallus s'im­pose encore plus équivoque d'être reculée jusqu'à l'agression orale.

Tant de bruit en effet n'aura pas été vain, s'il permet de modu­ler les questions suivantes sur la lyre du développement, puisque c'est là sa musique.

 

1. Le mauvais objet d'une phallophagie fantastique qui l'extrait du sein du corps maternel, est-il un attribut paternel?

 

2. Le même porté au rang de bon objet et désiré comme un mamelon plus maniable (sic) et plus satisfaisant (en quoi?), la question se précise : est-ce au même tiers qu'il est emprunté. Car il ne suffit pas de se parer de la notion du parent combiné, il faut encore savoir si c'est en tant qu'image ou que symbole que cet hybride est constitué.

 

3. Le clitoris, tout autistiques qu'en soient les sollicitations, s'imposant pourtant dans le réel, comment vient-il à se comparer aux fantasmes précédents?

Si c'est indépendamment qu'il met le sexe de la petite fille sous le signe d'une moins-value organique, l'aspect de redouble­ment proliférant qu'en prennent les fantasmes, les rend suspects de ressortir à la fabulation « légendaire ».

S'il se combine (lui aussi) au mauvais comme au bon objet, alors une théorie est requise de la fonction d'équivalence du phallus dans l'avènement de tout objet du désir, à quoi ne saurait suffire la mention de son caractère « partiel ».

 

4. De toute façon se retrouve la question de structure qu'a introduite l'approche de Freud, à savoir que le rapport de pri­vation ou de manque à être que symbolise le phallus, s'établit en dérivation sur le manque à avoir qu'engendre toute frustration particulière ou globale de la demande, - et que c'est à partir de ce substitut, qu'en fin de compte le clitoris met à sa place avant de succomber dans la compétition, que le champ du désir précipite ses nouveaux objets (au premier rang l'enfant à venir) de la récu­pération de la métaphore sexuelle où s'étaient déjà engagés tous les autres besoins.

Cette remarque assigne leur limite aux questions sur le déve­loppement, en exigeant qu'on les subordonne à une synchronie fondamentale.

 

VII. Méconnaissances et préjugés.

 

Au même point convient-il d'interroger si la médiation phalli­que draine tout ce qui peut se manifester de pulsionnel chez la femme, et notamment tout le courant de l'instinct maternel. Pourquoi ne pas poser ici que le fait que tout ce qui est analysable soit sexuel, ne comporte pas que tout ce qui est sexuel soit accessi­ble à l'analyse ?

 

1. Pour ce qui est de la méconnaissance supposée du vagin, si d'une part on peut difficilement ne pas attribuer au refoulement sa persistance fréquente au-delà du vraisemblable, il reste qu'à part quelques observations (Josine Müller) que nous déclinerons en raison même des traumatismes où elles s'attestent, les tenants de la connaissance « normale » du vagin en sont réduits à la fonder sur la primauté d'un déplacement de haut en bas des expériences de la bouche, soit à aggraver de beaucoup la discordance, laquelle ils prétendent pallier.

 

2. Suit le problème du masochisme féminin qui déjà se signale à promouvoir une pulsion partielle, soit, qu'on la qualifie ou non de prégénitale, régressive dans sa condition, au rang de pôle de la maturité génitale.

Une telle qualification en effet ne peut être tenue pour simple­ment homonymique d'une passivité, elle-même déjà métaphorique, et sa fonction idéalisante, inverse de sa note régressive, éclate de se maintenir indiscutée à l'encontre de l'accumulation qu'on force peut-être dans la genèse analytique moderne, des effets castrateurs et dévorants, disloquants et sidérateurs de l'activité féminine.

 

Peut-on se fier à ce que la perversion masochiste doit à l'inven­tion masculine, pour conclure que le masochisme de la femme est un fantasme du désir de l'homme ?

 

3. En tout cas dénoncera-t-on la débilité irresponsable qui prétend déduire les fantasmes d'effraction des frontières corpo­relles, d'une constante organique dont la rupture de membrane ovulaire serait le prototype. Analogie grossière qui montre assez à quelle distance on se tient du mode de pensée qui est celui de Freud en ce domaine quand il éclaire le tabou de la virginité.

 

4. Car nous confinons ici au ressort par quoi le vaginisme se distingue des symptômes névrotiques même quand ils coexistent, et qui explique qu'il cède au procédé suggestif dont le succès est notoire dans l'accouchement sans douleur.

Si l'analyse en effet en est à ravaler son vomissement en tolérant que dans son orbe, l'on confonde angoisse et peur, il est peut-être ici une occasion de distinguer entre inconscient et préjugé, quant aux effets du signifiant.

Et de reconnaître du même coup que l'analyste est tout aussi offert qu'un autre à un préjugé sur le sexe, passé ce que lui découvre l'inconscient.

Souvenons-nous de l'avis que Freud répète souvent de ne pas réduire le supplément du féminin au masculin au complément du passif à l'actif ?

 

VII. La frigidité et la structure subjective.

 

1. La frigidité, pour étendu qu'en soit l'empire, et presque générique si l'on tient compte de sa forme transitoire, suppose toute la structure inconsciente qui détermine la névrose, même si elle apparaît hors de la trame des symptômes. Ce qui rend compte d'une part de son inaccessibilité à tout traitement soma­tique, - d'autre part de l'échec ordinaire des bons offices du partenaire le plus souhaité.

Seule l'analyse la mobilise, parfois incidemment, mais toujours dans un transfert qui ne saurait être contenu dans la dialectique infantilisante de la frustration, voire de la privation, mais bien tel qu'il mette en jeu la castration symbolique. Ce qui vaut ici un rappel de principe.

 

2. Principe simple à poser, que la castration ne saurait être déduite du seul développement, puisqu'elle suppose la subjectivité de l'Autre en tant que lieu de sa loi. L'altérité du sexe se dénature de cette aliénation. L'homme sert ici de relais pour que la femme devienne cet Autre pour elle-même, comme elle l'est pour lui.

 

C'est en cela qu'un dévoilement de l'Autre intéressé dans le transfert peut modifier une défense commandée symbolique­ment.

 

Nous voulons dire que la défense ici se conçoit d'abord dans la dimension de mascarade que la présence de l'Autre libère dans le rôle sexuel.

Si l'on repart de cet effet de voile pour y rapporter la position de l'objet, on soupçonnera comment peut se dégonfler la concep­tualisation monstrueuse dont l'actif analytique a été plus haut interrogé. Peut-être simplement veut-elle dire que tout peut être mis au compte de la femme pour autant que, dans la dialectique phallocentrique, elle représente l'Autre absolu.

 

Il faut donc revenir à l'envie du pénis (Penisneid) pour observer qu'à deux moments différents et avec une certitude en chacun également allégée du souvenir de l'autre, Jones en fait une per­version, puis une phobie.

Les deux appréciations sont également fausses et dangereuses. L'une marque l'effacement de la fonction de la structure devant celle du développement où a toujours plus glissé l'analyse, ici en contraste avec l'accent mis par Freud sur la phobie comme pierre d'angle de la névrose. L'autre inaugure la montée du dédale où l'étude des perversions s'est trouvée vouée pour y rendre compte de la fonction de l'objet.

Au dernier détour de ce palais des mirages, c'est au splitting de l'objet qu'on en vient, faute d'avoir su lire dans l'admirable note interrompue de Freud sur le splitting de l'ego, le fading du sujet qui l'accompagne.

Peut-être est-il là aussi le terme où l'illusion se dissipera du  splitting où l'analyse s'est engluée à faire du bon et du mauvais des attributs de l'objet.

 

Si la position du sexe diffère quant à l'objet, c'est de toute la distance qui sépare la forme fétichiste de la forme érotomaniaque de l'amour. Nous devons en retrouver les saillants dans le vécu le plus commun.

 

3. Si l'on part de l'homme pour apprécier la position réci­proque des sexes, on voit que les filles-phallus dont l'équation a été posée par M. Fenichel de façon méritoire encore que tâtonnante, prolifèrent sur un Venusberg à situer au-delà du « Tu es ma femme » par quoi il constitue sa partenaire, - en quoi se confirme que ce qui resurgit dans l'inconscient du sujet c'est le désir de l'Autre, soit le phallus désiré par la Mère.

 

Après quoi s'ouvre la question de savoir si le pénis réel, d'appar­tenir à son partenaire sexuel, voue la femme à un attachement sans duplicité, à la réduction près du désir incestueux dont le procédé serait ici naturel. On prendra le problème à revers en le tenant pour résolu.

 

4. Pourquoi ne pas admettre en effet que, s'il n'est pas de virilité que la castration ne consacre, c'est un amant châtré ou un homme mort (voire les deux en un), qui pour la femme se cache derrière le voile pour y appeler son adoration, - soit du même lieu au-delà du semblable maternel d'où lui est venu la menace d'une castration qui ne la concerne pas réellement.

 

Dés lors c'est de cet incube idéal qu'une réceptivité d'étreinte a à se reporter en sensibilité de gaine sur le pénis.

C'est à quoi fait obstacle toute identification imaginaire de la femme (dans sa stature d'objet proposé au désir) à l'étalon phallique qui supporte le fantasme.

Dans la position d'ou bien-ou bien où le sujet se trouve pris entre une pure absence et une pure sensibilité, il n'est pas à s'éton­ner que le narcissisme du désir se raccroche immédiatement au narcissisme de l'ego qui est son prototype.

Que des êtres insignifiants soient habités par une dialectique aussi subtile, c'est à quoi l'analyse nous accoutume et ce qu'explique que le moindre défaut de l'ego soit sa banalité.

 

5. La figure du Christ, évocatrice sous cet aspect d'autres plus anciennes, montre ici une instance plus étendue que l'allégeance religieuse du sujet ne le comporte. Et il n'est pas vain de remarquer que le dévoilement du signifiant le plus caché qui était celui des Mystères, était aux femmes réservé.

 

A un niveau plus terre à terre, on rend compte ainsi :

a) de ce que la duplicité du sujet est masquée chez la femme, d'autant plus que la servitude du conjoint le rend spécialement apte à représenter la victime de la castration ;

b) du vrai motif où l'exi­gence de la fidélité de l'Autre prend chez la femme son trait par­ticulier ;

c) du fait qu'elle justifie plus aisément cette exigence de l'argument supposé de sa propre fidélité.

 

6. Ce canevas du problème de la frigidité est tracé en des termes où les instances classiques de l'analyse se relogeront sans difficulté. Il veut par ses grandes lignes aider à éviter l'écueil où les travaux analytiques se dénaturent toujours plus : soit leur ressemblance au remontage d'une bicyclette par un sauvage qui n'en aurait jamais vu, au moyen d'organes détachés de modèles historiquement assez distants pour qu'ils n'en comportent pas même d'homolo­gues, leur double emploi de ce fait n'étant pas exclu. Qu'à tout le moins quelque élégance renouvelle le côté bouffe des trophées ainsi obtenus.

 

IX. L'homosexualité féminine et l'amour idéal.

 

L'étude du cadre de la perversion chez la femme ouvre un autre biais.

La démonstration ayant été fort loin poussée pour la plupart des perversions mâles que leur motif imaginaire est le désir de préserver un phallus qui est celui qui a intéressé le sujet dans la mère, - l'absence chez la femme du fétichisme qui représente de ce désir le cas presque manifeste, laisse à soupçonner un sort autre de ce désir dans les perversions qu'elle présente.

 

Car supposer que la femme elle-même assume le rôle du fétiche, n'est qu'introduire la question de la différence de sa position quant au désir et à l'objet.

Jones, dans son article, inaugural de la série, sur le premier développement de la sexualité féminine, part de son expérience exceptionnelle de l'homosexualité chez la femme et prend les choses dans un médium qu'il eût peut-être mieux fait de soutenir. Il fait bifurquer le désir du sujet dans le choix qui s'imposerait à lui entre son objet incestueux, ici le père, et son propre sexe. L'éclaircissement qui en résulte serait plus grand à ne pas tourner court sur l'appui trop commode de l'identification.

 

Une observation mieux armée dégagerait, semble-t-il, qu'il s'agit plutôt d'une relève de l'objet : on pourrait dire d'un défi relevé. Le cas princeps de Freud, inépuisable comme à l'accoutu­mée, fait saisir que ce défi prend son départ dans une exigence de l'amour bafouée dans le réel et qu'il ne va à rien de moins qu'à se donner les gants de l'amour courtois.

 

Si plus qu'un autre un tel amour se targue d'être celui qui donne ce qu'il n'a pas, c'est bien là ce que l'homosexuelle excelle à faire pour ce qui lui manque.

Ce n'est pas proprement l'objet incestueux que celle-ci choisit au prix de son sexe; ce qu'elle n'accepte pas, c'est que cet objet n'assume son sexe qu'au prix de la castration.

 

Ce n'est pas dire qu'elle renonce au sien pour autant : bien au contraire dans toutes les formes, même inconscientes, de l'homo­sexualité féminine, c'est sur la féminité que porte l'intérêt suprême, et Jones a ici fort bien détecté le lien du fantasme de l'homme, invisible témoin, avec le soin porté par le sujet à la jouissance de sa partenaire.

 

2. Il reste à prendre de la graine du naturel avec lequel telles femmes se réclament de leur qualité d'hommes, pour l'opposer au style de délire du transsexualiste masculin.

Peut-être se découvre-t-il par là l'accès qui mène de la sexualité féminine au désir même.

Bien loin que réponde en effet à ce désir la passivité de l'acte, la sexualité féminine apparaît comme l'effort d'une jouissance enveloppée dans sa propre contiguïté (dont peut-être toute cir­concision indique-t-elle la rupture symbolique) pour se réaliser à l'envi du désir que la castration libère chez le mâle en lui donnant son signifiant dans le phallus.

 

Est-ce alors ce privilège de signifiant que Freud vise en suggé­rant qu'il n'y a peut-être qu'une libido et qu'elle est marquée du signe mâle ? Si quelque configuration chimique la supportait au-delà, pourrait-on n'y pas voir l'exaltante conjonction de la dissymétrie des molécules qu'emploie la construction vivante, avec le manque concerté dans le sujet par le langage, pour que s'y exercent en rivaux les tenants du désir et les appelants du sexe (la partialité de ce terme étant ici toujours la même).

 

X. I a sexualité féminine et la société.

 

Restent quelques questions à proposer sur les incidences sociales de la sexualité féminine.

1. Pourquoi le mythe analytique fait-il défaut concernant l'inter­dit de l'inceste entre le père et la fille.

 

2. Comment situer les effets sociaux de l'homosexualité fémi­nine, par rapport à ceux que Freud attribue, sur des supposés fort distants de l'allégorie à quoi ils se sont réduits depuis, à l'homosexualité masculine : à savoir une sorte d'entropie s'exer­çant vers la dégradation communautaire.

Sans aller à y opposer les effets antisociaux qui ont valu au catharisme, ainsi qu'à l'Amour qu'il inspirait, sa disparition, ne pourrait-on à considérer dans le mouvement plus accessible des Précieuses l'éros de l'homosexualité féminine, saisir ce qu'il véhicule d'information, comme contraire à l'entropie sociale.

 

3. Pourquoi enfin l'instance sociale de la femme reste-t-elle transcendante à l'ordre du contrat que propage le travail ? Et notamment est-ce par son effet que se maintient le statut du mariage dans le déclin du paternalisme ?

 

Toutes questions irréductibles à un champ ordonné des besoins. Écrit deux ans avant le Congrès.

Par AM-Augustina
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Lundi 9 août 2010 1 09 /08 /Août /2010 14:03

1958


 Die Bedeutung des Phallus

La signifiacation du phallus

 

Nous donnons ici sans modification de texte la conférence que nous avons prononcée en allemand le 9 mai 1958 à l'Insti­tut Max-Planck de Munich où le professeur Paul Matussek nous avait invité à parler.

On y mesurera, à condition d'avoir quelques repères sur les modes mentaux régissant des milieux pas autrement inaver­tis à l'époque, la façon dont les termes que nous étions le premier à avoir extraits de Freud, " l'autre scène » pour en prendre un ici cité, pouvaient y résonner.

Si l'après-coup (Nachtrag), pour reprendre un autre de ces termes du domaine du bel esprit où ils courent maintenant, rend cet effort impraticable, qu'on l'apprenne : ils y étaient inouïs.

 

On sait que le complexe de castration inconscient a une fonction de noeud :

 

1° dans la structuration dynamique des symptômes au sens analytique du terme, nous voulons dire de ce qui est analysable dans les névroses, les perversions et les psychoses ;

 

2° dans une régulation du développement qui donne sa ratio à ce premier rôle : à savoir l'installation dans le sujet d'une position inconsciente sans laquelle il ne saurait s'identifier au type idéal de son sexe, ni même répondre sans de graves aléas aux besoins de son partenaire dans la relation sexuelle, voire accueillir avec justesse ceux de l'enfant qui s'y procrée.

 

Il y a là une antinomie interne à l'assomption par l'homme (Mensch) de son sexe : pourquoi doit-il n'en assumer les attributs qu'à travers une menace, voire sous l'aspect d'une privation ? On sait que Freud, dans Le malaise de la civilisation, a été jusqu'à suggérer un dérangement non pas contingent, mais essentiel de la sexualité humaine et qu'un de ses dernier articles porte sur l'irréductibilité à toute analyse finie (endliche), des séquelles qui résultent du complexe de castration dans l'inconscient masculin, du penisneid  dans l'inconscient de la femme.


Cette aporie n'est pas la seule, mais elle est la première que l'expérience freudienne et la métapsychologie qui en résulte, aient introduite dans notre expérience de l'homme. Elle est insoluble à toute réduction à des données biologiques : la seule nécessité du mythe sous-jacent à la structuration du complexe d'Œdipe, le démontre assez.

 

Ce n'est qu'un artifice d'invoquer à cette occasion un acquis amnésique héréditaire, non pas seulement parce que celui-ci est en lui-même discutable, mais parce qu'il laisse le problème intact quel est le lien du meurtre du père au pacte de la loi primordiale, s'il y est inclus que la castration soit la punition de l'inceste ?

 

C'est seulement sur la base des faits cliniques que la discussion peut être féconde. Ceux-ci démontrent une relation du sujet au phallus qui s'établit sans égard à la différence anatomique des sexes et qui est de ce fait d'une interprétation spécialement épineuse chez la femme et par rapport à la femme, nommément sur les quatre chapitres suivants :


I° de ce pourquoi la petite fille se considère elle-même, fût-ce pour un moment, comme castrée, en tant que ce terme veut dire privée de phallus, et par l'opération de quelqu'un, lequel est d'abord sa mère, point important, et ensuite son père, mais d'une façon telle qu'on doive y reconnaître un transfert au sens analy­tique du terme ;

 

2° de ce pourquoi plus primordialement, dans les deux sexes, la mère est considérée comme pourvue du phallus, comme mère phallique ;

 

3° de ce pourquoi corrélativement la signification de la castra­tion ne prend de fait (cliniquement manifeste) sa portée efficiente quant à la formation des symptômes, qu'à partir de sa découverte comme castration de la mère ;

 

4° ces trois problèmes culminant dans la question de la raison, dans le développement, de la phase phallique. On sait que Freud spécifie sous ce terme la première maturation génitale : en tant d'une part qu'elle se caractériserait par la dominance imaginaire de l'attri­but phallique, et par la jouissance masturbatoire, - que d'autre part il localise cette jouissance chez la femme au clitoris, promu par là à la fonction du phallus, et qu'il semble exclure ainsi dans les deux sexes jusqu'au terme de cette phase, c'est-à-dire jusqu'au déclin  de l'Œdipe, tout repérage instinctuel du vagin comme lieu de la pénétration génitale.

 

 

Cette ignorance est très suspecte de méconnaissance au sens technique du terme, et d'autant plus qu'elle est parfois controuvée. Ne s'accorderait-elle qu'à la fable où Longus nous montre l'initia­tion de Daphnis et Chloé subordonnée aux éclaircissements d'une vieille femme ?

 

C'est ainsi que certains auteurs ont été amenés à considérer la phase phallique comme l'effet d'un refoulement, et la fonction qu'y prend l'objet phallique comme un symptôme. La difficulté commence quand il s'agit de savoir quel symptôme : phobie, dit l'un, perversion, dit l'autre, et parfois le même. Il apparaît à ce dernier cas que rien ne va plus : non pas qu'il ne se présente d'intéressantes transmutations de l'objet d'une phobie en fétiche, mais précisément si elles sont intéressantes, c'est pour la différence de leur place dans la structure. Demander aux auteurs de formuler cette différence dans les perspectives présentement en faveur sous le titre de la relation d'objet, serait prétention vaine. Ceci en la matière, faute d'autre référence que la notion approximative d'objet partiel, jamais critiquée depuis que Karl Abraham l'introduisit, bien malheureusement pour les aises qu'elle offre à notre époque.


Il reste que la discussion maintenant délaissée sur la phase phallique, à en relire les textes subsistants des années 1928-32 nous rafraîchit par l'exemple d'une passion doctrinale, à laquelle la dégradation de la psychanalyse, consécutive à sa transplantation américaine, ajoute une valeur de nostalgie.


A seulement en résumer le débat, on ne pourrait qu'altérer la diversité authentique des positions prises par une Hélène Deutsch, une Karen Horney, un Ernest Jones, pour nous limiter aux plus éminents.


La succession des trois articles que ce dernier a consacrés au sujet, est spécialement suggestive : ne serait-ce que de la visée première sur laquelle il bâtit et que signale le terme par lui forgé d'aphanisis. Car posant très justement le problème du rapport de la castration au désir, il y rend patente son incapacité à reconnaître ce que pourtant il serre de si près que le terme qui nous en donnera tout à l'heure la clef, semble y surgir de son défaut lui-même.

On s'y amusera surtout de sa réussite à articuler sous le chef de la

lettre même de Freud une position qui lui est strictement opposée vrai modèle en un genre difficile.


Le poisson ne se laisse pas noyer pour autant, semblant narguer en Jones sa plaidoirie pour rétablir l'égalité des droits naturels (ne l'emporte-t-elle pas au point de la clore du : Dieu les créa homme et femme, de la Bible ?) De fait qu'a-t-il gagné à normaliser la fonction du phallus comme objet partiel, s'il lui faut invoquer sa présence dans le corps de la mère comme objet interne, lequel terme est fonction des fantasmes révélés par Mélanie Klein, et s'il ne peut d'autant se séparer de la doctrine de cette dernière, rapportant ces fantasmes à la récurrence jusqu'aux limites de la prime enfance, de la formation œdipienne.

 

On ne se trompera pas à reprendre la question en se demandant ce qui pouvait imposer à Freud le paradoxe évident de sa position. Car on sera contraint d'admettre qu'il était mieux qu'aucun guidé dans sa reconnaissance de l'ordre des phénomènes inconscients dont il était l'inventeur, et que, faute d'une articulation suffisante de la nature de ces phénomènes, ses suiveurs étaient voués à s'y fourvoyer plus ou moins.

 

C'est à partir de ce pari - que nous mettons au principe d'un commentaire de l’œuvre de Freud que nous poursuivons depuis sept ans - que nous avons été amené à certains résultats : au premier chef, à promouvoir comme nécessaire à toute articulation du phénomène analytique la notion du signifiant, en tant qu'elle s'oppose à celle du signifié dans l'analyse linguistique moderne. De celle-ci, née depuis Freud, Freud ne pouvait faire état, mais nous prétendons que la découverte de Freud prend son relief justement d'avoir dû anticiper ses formules, en partant d'un domaine où l'on ne pouvait s'attendre à reconnaître son règne. Inversement c'est la découverte de Freud qui donne à l'opposition du signifiant et du signifié la portée effective où il convient de l'entendre : à savoir que le signifiant a fonction active dans la déter­mination des effets où le signifiable apparaît comme subissant sa marque, en devenant par cette passion le signifié.

 

Cette passion du signifiant dès lors devient une dimension nouvelle de la condition humaine en tant que ce n'est pas seule­ment l'homme qui parle, mais que dans l'homme et par l'homme ça parle, que sa nature devient tissée par des effets où se retrouvent la structure du langage dont il devient la matière, et que par là résonne en lui, au-delà de tout ce qu'a pu concevoir la psycho­logie des idées, la relation de la parole.

 

C'est ainsi qu'on peut dire que les conséquences de la découverte de l'inconscient n'ont même pas encore été entrevues dans la théo­rie, si déjà son ébranlement s'est fait sentir dans la praxis plus loin qu'on ne le mesure encore, même à se traduire en effets de reculs.

 

Précisons que cette promotion de la relation de l'homme au signifiant comme telle n'a rien à faire avec une position « cultura­liste » au sens ordinaire du terme, celle sur laquelle Karen Horney par exemple se trouvait anticiper dans la querelle du phallus par sa position qualifiée par Freud de féministe. Ce n'est pas du rapport de l'homme au langage en tant que phénomène social qu'il s'agit, n'étant même pas question de quelque chose qui ressemble à cette psychogenèse idéologique qu'on connaît, et qui n'est pas dépassée par le recours péremptoire à la notion toute métaphysique, sous sa pétition de principe d'appel au concret, que véhicule dérisoire­ment le nom d'affect.

 

Il s'agit de retrouver dans les lois qui régissent cette autre scène (eine andere Schauplatz) que Freud à propos des rêves désigne comme étant celle de l'inconscient, les effets qui se découvrent au niveau de la chaîne d'éléments matériellement instables qui constitue le langage : effets déterminés par le double jeu de la combinaison et de la substitution dans le signifiant, selon les deux versants générateurs du signifié que constituent la métonymie et la métaphore ; effets déterminants pour l'institution du sujet. A cette épreuve une topologie, au sens mathématique du terme, apparaît, sans laquelle on s'aperçoit bientôt qu'il est impossible de seulement noter la structure d'un symptôme au sens analyti­que du terme.

 

Ca parle dans l'Autre, disons-nous, en désignant par l'Autre le lieu même qu'évoque le recours à la parole dans toute relation où il intervient. Si ça parle dans l'Autre, que le sujet l'entende ou non de son oreille, c'est que c'est là que le sujet, par une antério­rité logique à tout éveil du signifié, trouve sa place signifiante. La découverte de ce qu'il articule à cette place, c'est-à-dire dans l'inconscient, nous permet de saisir au prix de quelle division (Spaltung) il s'est ainsi constitué.


Le phallus ici s'éclaire de sa fonction. Le phallus dans la doctrine freudienne n'est pas un fantasme, s'il faut entendre par là un effet imaginaire. Il n'est pas non plus comme tel un objet (partiel, interne, bon, mauvais etc ...) pour autant que ce terme tend à apprécier la réalité intéressée dans une relation. Il est encore bien moins l'organe, pénis ou clitoris, qu'il symbolise. Et ce n'est pas sans raison que Freud en a pris la référence au simulacre qu'il était pour les Anciens.


Car le phallus est un signifiant, un signifiant dont la fonction, dans l'économie intrasubjective de l'analyse, soulève peut-être le voile de celle qu'il tenait dans les mystères. Car c'est le signifiant destiné à désigner dans leur ensemble les effets de signifié, en tant que le signifiant les conditionne par sa présence de signifiant.

 

Examinons dès lors les effets de cette présence. Ils sont d'abord d'une déviation des besoins de l'homme du fait qu'il parle, en ce sens qu'aussi loin que ses besoins sont assujettis à la demande, ils lui reviennent aliénés. Ceci n'est pas l'effet de sa dépendance réelle (qu'on ne croie pas retrouver là cette conception parasite qu'est la notion de dépendance dans la théorie de la névrose), - mais bien de la mise en forme signifiante comme telle et de ce que c'est du lieu de l'Autre qu'est émis son message.

 

Ce qui ainsi se trouve aliéné dans les besoins constitue une Urverdrängung de ne pouvoir, par hypothèse, s'articuler dans la demande : mais qui apparaît dans un rejeton, qui est ce qui se présente chez l'homme comme le désir (das Begehren). La phéno­ménologie qui se dégage de l'expérience analytique, est bien de nature à démontrer dans le désir le caractère paradoxal, déviant, erratique, excentré, voire scandaleux, par où il se distingue du besoin. C'est même là un fait trop affirmé pour ne pas s'être imposé de toujours aux moralistes dignes de ce nom. Le freudisme d'antan semblait devoir donner à ce fait son statut. Paradoxalement pour­tant la psychanalyse se retrouve en tête de l'obscurantisme de toujours et plus endormant à dénier le fait dans un idéal de réduc­tion théorique et pratique du désir au besoin.

 

C'est pourquoi il nous faut articuler ici ce statut en partant de la demande dont les caractéristiques propres sont éludées dans la notion de frustration (que Freud n'a jamais employée).

 

La demande en soi porte sur autre chose que sur les satisfactions qu'elle appelle. Elle est demande d'une présence ou d'une absence. Ce que la relation primordiale à la mère manifeste, d'être grosse de cet Autre à situer en deçà des besoins qu'il peut combler. Elle le constitue déjà comme ayant le « privilège » de satisfaire les besoins, c'est-à-dire le pouvoir de les priver de cela seul par quoi ils sont satisfaits. Ce privilège de l'Autre dessine ainsi la forme radicale du don de ce qu'il n'a pas, soit ce qu'on appelle son amour.

 

C'est par là que la demande annule (aufhebt) la particularité de tout ce qui peut être accordé en le transmuant en preuve d'amour, et les satisfactions même qu'elle obtient pour le besoin se ravalent (sich erniedrigt) à n'être plus que l'écrasement de la demande d'amour (tout ceci parfaitement sensible dans la psychologie des premiers soins, à quoi nos analystes-nurses se sont attachés).

 

Il y a donc une nécessité à ce que la particularité ainsi abolie reparaisse au-delà de la demande. Elle y reparaît en effet, mais conservant la structure que recèle l'inconditionné de la demande d'amour. Par un renversement qui n'est pas simple négation de la négation, la puissance de la pure perte surgit du résidu d'une oblitération. A l'inconditionné de la demande, le désir substitue la condition « absolue » : cette condition dénoue en effet ce que la preuve d'amour a de rebelle à la satisfaction d'un besoin. C'est ainsi que le désir n'est ni l'appétit de la satisfaction, ni la demande d'amour, mais la différence qui résulte de la soustraction du premier à la seconde, le phénomène même de leur refente (Spaltung).

 

On conçoit comment la relation sexuelle occupe ce champ clos du désir, et va y jouer son sort. C'est qu'il est le champ fait pour que s'y produise l'énigme que cette relation provoque dans le sujet à la lui « signifier » doublement : retour de la demande qu'elle suscite, en demande sur le sujet du besoin ; ambiguïté présentifiée sur l'Autre en cause dans la preuve d'amour demandée. La béance de cette énigme avère ce qui la détermine, dans la formule la plus simple à la rendre patente, à savoir : que le sujet comme l'Autre, pour chacun des partenaires de la relation, ne peuvent se suffire d'être sujets du besoin, ni objets de l'amour, mais qu'ils doivent tenir lieu de cause du désir.

 

Cette vérité est au cœur, dans la vie sexuelle, de toutes malfaçons qui soient du champ de la psychanalyse. Elle y fait aussi la con­dition du bonheur du sujet: et camoufler sa béance en s'en remettant à la vertu du « génital » pour la résoudre par la maturation de la tendresse (c'est-à-dire du seul recours à l'Autre comme réalité), toute pieuse qu'en soit l'intention, n'en est pas moins une escroque­rie. Il faut bien dire ici que les analystes français, avec l'hypocrite notion d'oblativité génitale, ont ouvert la mise au pas moralisante, qui au son d'orphéons salutistes se poursuit désormais partout.

 

De toute façon, l'homme ne peut viser à être entier (à la « per­sonnalité totale », autre prémisse où se dévie la psychothérapie moderne), dès lors que le jeu de déplacement et de condensation où il est voué dans l'exercice de ses fonctions, marque sa relation de sujet au signifiant.

 

Le phallus est le signifiant privilégié de cette marque où la part du logos se conjoint à l'avènement du désir.

 

On peut dire que ce signifiant est choisi comme le plus saillant de ce qu'on peut attraper dans le réel de la copulation sexuelle, comme aussi le plus symbolique au sens littéral (typographique) de ce terme, puisqu'il y équivaut à la copule (logique). On peut dire aussi qu'il est par sa turgidité l'image du flux vital en tant qu'il passe dans la génération.

 

Tous ces propos ne font encore que voiler le fait qu'il ne peut jouer son rôle que voilé, c'est-à-dire comme signe lui-même de la latence dont est frappé tout signifiante, dès lors qu'il est élevé (aufgehoben) à la fonction de signifiant.

 

Le phallus est le signifiant de cette Aufhebung elle-même qu'il inaugure (initie) par sa disparition. C'est pourquoi le démon de Aidos (Scham) 1 surgit dans le moment même où dans le mystère antique, le phallus est dévoilé (cf. la peinture célèbre de la Villa de Pompéi).


Il devient alors la barre qui par la main de ce démon frappe le signifié, le marquant comme la progéniture bâtarde de sa conca­ténation signifiante.

 

C'est ainsi que se produit une condition de complémentarité dans l'instauration du sujet par le signifiant : laquelle explique sa Spaltung et le mouvement d'intervention où elle s'achève.


1. Le démon de la Pudeur.

 

A savoir

1. que le sujet ne désigne son être qu'à barrer tout ce qu'il signifie, comme il apparaît en ce qu'il veut être aimé pour lui-même, mirage qui ne se réduit pas à être dénoncé comme grammatical (puisqu'il abolit le discours) ;

2. que ce qui est vivant de cet être dans l'urverdrängt trouve son signifiant à recevoir la marque de la Verdrängung du phallus (par quoi l'inconscient est langage).

 

Le phallus comme signifiant donne la raison du désir (dans l'acception où le terme est employé comme « moyenne et extrême raison » de la division harmonique).

 

Aussi bien est-ce comme un algorithme que je vais maintenant l'employer, ne pouvant sans gonfler indéfiniment mon exposé, faire autrement que de me fier à l'écho de l'expérience qui nous unit, pour vous faire saisir cet emploi.

 

Que le phallus soit un signifiant, impose que ce soit à la place de l'Autre que le sujet y ait accès. Mais ce signifiant n'y étant que voilé et comme raison du désir de l'Autre, c'est ce désir de l'Autre comme tel qu'il est imposé au sujet de reconnaître, c'est-à-dire l'au­tre en tant qu'il est lui-même sujet divisé de la Spaltung signifiante.

 

Les émergences qui apparaissent dans la genèse psychologique, confirment cette fonction signifiante du phallus.

 

Ainsi d'abord se formule plus correctement le fait kleinien que l'enfant appréhende dès l'origine que la mère «contient » le phallus. Mais c'est dans la dialectique de la demande d'amour et de l'épreuve du désir que le développement s'ordonne.

 

La demande d'amour ne peut que pâtir d'un désir dont le signi­fiant lui est étranger. Si le désir de la mère est le phallus, l'enfant veut être le phallus pour le satisfaire. Ainsi la division immanente au désir se fait déjà sentir d'être éprouvée dans le désir de l'Autre, en ce qu'elle s'oppose déjà à ce que le sujet se satisfasse de présenter à l'Autre ce qu'il peut avoir de réel qui réponde à ce phallus, car ce qu'il a ne vaut pas mieux que ce qu'il n'a pas, pour sa demande d'amour qui voudrait qu'il le soit.

 

Cette épreuve du désir de l'Autre, la clinique nous montre qu'elle n'est pas décisive en tant que le sujet y apprend si lui-même a ou non un phallus réel, mais en tant qu'il apprend que la mère ne l'a pas. Tel est le moment de l'expérience sans lequel nulle conséquence symptomatique (phobie) ou structurale (Penisneid) qui se réfère au complexe de castration ne prend effet. Ici se signe la conjonction du désir en tant que le signifiant phallique en est la marque, avec la menace ou nostalgie du manque à avoir.

 

Bien sûr, c'est de la loi introduite par le père dans cette séquence que dépend son avenir.

 

Mais on peut, à s'en tenir à la fonction du phallus, pointer les structures auxquelles seront soumis les rapports entre les sexes. Disons que ces rapports tourneront autour d'un être et d'un avoir qui, de se rapporter à un signifiant, le phallus, ont l'effet contrarié de donner d'une part réalité au sujet dans ce signifiant, d'autre part d'irréaliser les relations à signifier.

 

Ceci par l'intervention d'un paraître qui se substitue à l'avoir, pour le protéger d'un côté, pour en masquer le manque dans l'autre, et qui a pour effet de projeter entièrement les manifestations idéales ou typiques du comportement de chacun des sexes, jusqu'à la limite de l'acte de la copulation, dans la comédie.

 

Ces idéaux prennent vigueur de la demande qu'ils sont en pou­voir de satisfaire, qui est toujours demande d'amour, avec son complément de la réduction du désir à la demande.

 

Si paradoxale que puisse sembler cette formulation, nous disons que c'est pour être le phallus, c'est-à-dire le signifiant du désir de l'Autre, que la femme va rejeter une part essentielle de la féminité, nommément tous ses attributs dans la mascarade. C'est pour ce qu'elle n'est pas qu'elle entend être désirée en même temps qu'aimée. Mais son désir à elle, elle en trouve le signifiant dans le corps de celui à qui s'adresse sa demande d'amour. Sans doute ne faut-il pas oublier que de cette fonction signifiante, l'organe qui en est revêtu, prend valeur de fétiche. Mais le résultat pour la femme reste que convergent sur le même objet une expérience d'amour qui comme telle (cf. plus haut) la prive idéalement de ce qu'il donne, et un désir qui y trouve son signifiant. C'est pourquoi on peut observer que le défaut de la satisfaction propre au besoin sexuel, autrement dit la frigidité, est chez elle relativement bien tolérée, tandis que la Verdrängung inhérente au désir est moindre que chez l'homme.

Chez l'homme par contre, la dialectique de la demande et du désir engendre les effets dont il faut admirer une fois de plus avec quelle sûreté Freud les a situés aux joints mêmes dont ils rele­vaient sous la rubrique d'un ravalement (Erniedrigung) spécifique de la vie amoureuse.

 

Si l'homme trouve en effet à satisfaire sa demande d'amour dans la relation à la femme pour autant que le signifiant du phallus la constitue bien comme donnant dans l'amour ce qu'elle n'a pas, - inversement son propre désir du phallus fera surgir son signi­fiant dans sa divergence rémanente vers « une autre femme » qui peut signifier ce phallus à divers titres, soit comme vierge, soit comme prostituée. Il en résulte une tendance centrifuge de la pulsion génitale dans la vie amoureuse, qui rend chez lui l'impuis­sance beaucoup plus mal supportée, en même temps que la Ver­drängung inhérente au désir est plus importante.

 

Il ne faut pas croire pour autant que la sorte d'infidélité qui apparaîtrait là constitutive de la fonction masculine, lui soit propre. Car si l'on y regarde de près le même dédoublement se retrouve chez la femme, à ceci près que l'Autre de l'Amour comme tel, c'est-à-dire en tant qu'il est privé de ce qu'il donne, s'aperçoit mal dans le recul où il se substitue à l'être du même homme dont elle chérit les attributs.

 

On pourrait ici ajouter que l'homosexualité masculine confor­mément à la marque phallique qui constitue le désir, se constitue sur son versant, - que l'homosexualité féminine par contre, comme l'observation le montre, s'oriente sur une déception qui renforce le versant de la demande d'amour. Ces remarques méri­teraient d'être nuancées d'un retour sur la fonction du masque pour autant qu'elle domine les identifications où se résolvent les refus de la demande.


Le fait que la féminité trouve son refuge dans ce masque par le fait de la Verdrängung inhérente à la marque phallique du désir, a la curieuse conséquence de faire que chez l'être humain la parade virile elle-même paraisse féminine.

 

Corrélativement s'entrevoit la raison de ce trait jamais élucidé où une fois de plus se mesure la profondeur de l'intuition de Freud à savoir pourquoi il avance qu'il n'y a qu'une libido, son texte montrant qu'il la conçoit comme de nature masculine. La fonc­tion du signifiant phallique débouche ici sur sa relation la plus pro­fonde : celle par où les Anciens y incarnaient le Noùs et le Logos.

 

Jacques Lacan in Ecrits

 

Par AM-Augustina
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Jeudi 29 juillet 2010 4 29 /07 /Juil /2010 08:56

J. LACAN   SÉMINAIRE 1956-1957

2 - LEÇON DU 28 NOVEMBRE 1956

 

 

J'ai fait cette semaine à votre intention, des lectures de ce qu'ont écrit les psychanalystes sur ce sujet qui sera le nôtre cette année, à savoir l'objet, et plus spécialement cet objet dont nous avons parlé la dernière fois, qui est l'objet génital.

L'objet génital, pour l'appeler par son nom, c'est la femme, alors pourquoi ne pas l'appeler par son nom ? De sorte que c'est en somme un certain nombre de lectures sur la sexualité féminine dont je me suis gratifié. Il serait plus important que ce soit vous qui les fassiez que moi, cela vous rendrait plus aisé à comprendre ce que je vais être amené à vous dire à ce sujet, et ensuite ces lectures sont fort instructives à d'autres points de vue encore, et principalement en celui-ci que, si l'on pense à la phrase bien connue de Renan : «la bêtise humaine donne une idée de l'infini », je dois ajouter que s'il avait vécu de nos jours il aurait ajouté : et les divagations théoriques des psychanalystes - non pas du tout que je sois en train de les assimiler à la bêtise - sont un ordre de ce qui peut donner une idée de l'infini, car en effet il est extrêmement frappant de voir à quelles difficultés extraordinaires les esprits des différents analystes sont soumis, après les énoncés eux-mêmes si abrupts, si étonnants de Freud.

 

Mais Freud toujours tout seul a apporté sur ce sujet - car c'est probablement à cela que se limitera la portée de ce que je vous dirai aujourd'hui - c'est qu'assurément s'il y a quelque chose qui doit au maximum contredire l'idée de cet objet que nous avons désigné tout à l'heure comme un objet harmonique, un objet achevant de par sa nature la relation du sujet à l'objet, s'il y a quelque chose qui doit le contredire, c'est je ne dirais pas même l'expérience analytique, car après tout l'expérience commune, les rapports de l'homme et de la femme, n'est pas une chose non problématique - si ce n'était pas une chose problématique il n'y aurait pas d'analyse du tout - mais les formulations précises de Freud sont ce qui apporte le plus la notion d'un pas, d'une béance, de quelque chose qui ne va pas. Cela ne veut pas dire que ça suffise à le définir, mais l'affirmation positive que ça ne va pas est dans Freud, elle est dans le Malaise de la civilisation, elle est dans la leçon des Nouvelles conférences sur la psychanalyse.

 

Ceci nous ramène donc à nous questionner sur l'objet. Je vous rappelle que l'oubli qui est fait communément de la notion d'objet n'est point si accentué dans le relief dont l'expérience et l'énoncé de la doctrine freudienne situent et définissent cet objet, objet qui d'abord se présente toujours dans une quête de l'objet perdu et de l'objet commettant toujours l'objet retrouver. Les deux s'opposent de la façon la plus catégorique à la notion de l'objet en tant qu'achevant, pour opposer la situation dans laquelle le sujet par rapport à l'objet est très précisément l'objet pris lui-même dans une quête, alors que c'est à la notion d'un sujet autonome qu'aboutit l'idée de l'objet achevant.

J'ai déjà également souligné la dernière fois cette notion de l'objet halluciné, de l'objet halluciné, de l'objet halluciné sur un fond de réalité angoissante, qui est une notion de l'objet tel qu'il surgit de l'exercice de ce que Freud appelle le système primaire du désir, et tout opposée à cela dans la pratique analytique, la notion d'objet en fin de compte qui se réduit au réel. Il s'agit de retrouver le réel. L'objet se détache, non plus sur fond d'angoisse, mais sur fond de réalité commune si on peut dire, le terme de la recherche analytique étant de s'apercevoir qu'il n'y a pas de raison d'en avoir peur, autre terme qui n'est pas le même que celui d'angoisse. Et enfin le troisième terme dans lequel il nous apparaît à le voir et à le suivre dans Freud, c'est ce terme de la réciprocité imaginaire, à savoir que dans toute relation avec l'objet la place de termes en rapport est occupée simultanément par le sujet, que l'identification à l'objet est au fond de toute relation à l'objet.  

 

A la vérité, ce dernier point n'est pas oublié, mais c'est évidemment celui auquel la pratique de la relation d'objet dans la technique analytique moderne s'attache le plus avec comme résultat ce que j'appellerai cet impérialisme de la signification. Puisque tu peux t'identifier à moi, puisque je peux m'identifier à toi, c'est assurément de nous deux le moi qui a meilleure adaptation à la réalité qui est le meilleur modèle. En fin de compte c'est à l'identification au moi de l'analyste que se ramènera dans une épure idéale le progrès de l'analyse.

A la vérité, je voudrais illustrer ceci pour y montrer l'extrême déviation qu'une telle partialité dans le maniement de la relation d'objet peut conditionner, en vous rappelant ceci par exemple, parce que ça a été plus particulièrement illustré par la pratique de la névrose obsessionnelle.

Si la névrose obsessionnelle est, comme le pensent la plupart de ceux qui sont ici, cette notion structurante quant à l'obsessionnel qui peut s'exprimer à peu près ainsi : qu'est-ce qu'un obsessionnel ? C'est en somme un acteur qui joue son rôle, assure un certain nombre d'un acte, comme s'il était mort, c'est une façon de se mettre à l'abri de la mort, ce jeu auquel il se livre en quelque sorte est un jeu vivant qui consiste à montrer qu'il est invulnérable. Pour ceci il s'exerça une sorte de donc tâche qui condition de toutes ces approches un autre lui, on le voit dans une sorte d'exhibition pour montrer jusqu'où il peut aller dans l'exercice. Il y a tous les caractères d'un jeu, y compris les caractères illusoires, jusqu'où peut aller ce petit autre qui n'est que son alter-ego, le double de lui­-même, et ceci devant un Autre qui assiste au spectacle dans lequel il est lui-même spectateur, car tout son plaisir du jeu et sa possibilité résident là, mais par contre il ne sait pas quelle place il occupe, et c’est ce qu’il y a de inconscient chez lui. Ce qu'il fait il le fait à des fins d'alibi, cela il peut l'entrevoir, il se rend bien compte que le jeu ne se joue pas là où il est, et c'est pour cela que presque rien de ce qui se passe n'a pour lui de véritable importance, mais qu'il sache d'où il voit tout cela et en fin de compte qu'est-ce qui mène le jeu, assu­rément nous savons que c'est lui-même, mais nous pouvons faire aussi mille erreurs si nous ne savons pas où il est mené, ce jeu, d'où la notion d'objet, et d'objet significatif pour ce sujet.

 

Il serait tout à fait erroné de croire que c'est en termes quelconques de relation duelle que cet objet peut être désigné, bien sûr avec la notion de la relation d'objet telle qu'elle est élaborée chez l'auteur. Vous allez voir où cela mène, mais sans doute il est bien clair que dans cette situation très complexe,

la notion de l'objet n'est pas donnée immédiatement puisque ce n'est très pré­cisément qu'en tant qu'il participe à un jeu illusoire que ce qui est à proprement parler l'objet, à savoir le jeu de rétorsion agressif, ce jeu de riche, ce jeu d'aller aussi près que possible de la mort, est en même temps d'être hors de la portée de tous les coups en tuant en quelque sorte à l'avance chez lui-même, et en mortifier si l'on peut dire le désir.

 

La notion d'objet là est infiniment complexe et mérite d'être accentuée à chaque instant pour que nous sachions au moins de quel objet nous parlons. Nous tâcherons de donner à cette notion d'objet un emploi uniforme qui permette pour nous dans notre vocabulaire, de nous y retrouver. C'est une notion, non pas qui se dérobe, mais qui se propose comme absolument difficile à cerner. Pour renforcer notre comparaison, il s'agit de démontrer une certaine chose qu'il a articulée pour cet autre spectateur il est sans le savoir, et à la place duquel il nous met à mesure que le transfert avance. Qu'est-ce que va faire l'analyste par cette notion de la relation d'objet ?

Je vous prie de reprendre l'analyse de la lecture des observations comme représentant le progrès de l'analyse d'un obsédé dans le cas dont je parle, chez l'auteur dont je parle[1]. Vous y verrez que la façon de manier la relation d'objet dans ce cas, consiste très exactement à faire quelque chose qui serait analogue de ce qui se passerait si assistant à une scène de cirque où l'un et l'autre s'ad­ministrent une série de paires de claques alternées, ceci consisterait à descendre dans l'arène et à s'efforcer d'avoir peur de recevoir des gifles. Au contraire c'est en vertu de son agressivité qu'il en donne et que la relation de l'entretien avec lui est une relation agressive. Là-dessus, M.Loyal arrive et dit : «voyons tout ceci n'est pas raisonnable, lâchez, avalez donc votre bâton mutuellement, comme cela vous l'aurez à la bonne place, vous l'aurez intériorisé ». Ceci est en effet une façon de résoudre la situation et de lui donner son issue. On peut l'ac­compagner d'une petite chanson, celle vraiment impérissable d'un nommé ...... qui était une sorte de génie.

 

On ne comprendra absolument jamais rien, ni à ce que j'appelle dans cette occasion le caractère en quelque sorte sacré, en quelque sorte d'exhibition d'office à laquelle on assisterait dans cette occasion, si noire apparut-elle, mais on ne comprendra pas non plus peut-être ce que veut dire à proprement parler la relation d'objet.

Apparaît en filigrane le caractère et l'arrière-fond profondément oral de la relation d'objet imaginaire qui en quelque sorte nous permet de voir aussi ce que peut avoir d'étroitement, de rigoureusement imaginaire une pratique qui ne peut pas échapper bien entendu aux lois de l'imaginaire, de cette relation duelle qu'il prend pour réelle, car en fin de compte ce qui est l'aboutissement de cette relation d'objet c'est le fantasme d'incorporation phallique.

Phallique pourquoi ? L'expérience ne suit pas la notion idéale que nous pouvons avoir de son accomplissement, elle se présente forcément en mettant d'autant plus en relief ses paradoxes, et vous le verrez, c'est aujourd'hui ce que j'introduis par le pas que j'essaye de vous faire faire, tout l'accomplissement que la relation duelle comme telle fait, à mesure qu'on s'en approche, surgir au premier plan comme un objet privilégié quelque chose qui est cet objet imaginaire qui s'appelle le phallus.

 

Toute la notion d'objet est impossible à mener, impossible à comprendre, impossible même à exercer si l'on n'y met pas comme un élément, je ne dis pas médiateur car ce serait faire un pas que nous n'avons pas fait encore ensemble, un tiers élément qui est un élément, le phallus pour tout dire, ce que je rappelle aujourd'hui au premier plan dans ce schéma qu'à la fin de l'année précédente je vous avais donné comme à la fois une conclusion à l'élément de l'analyse du signifiant à laquelle avait mené l'exploration de la psychose, mais qui était aussi une introduction en quelque sorte, le schéma inaugural de ce que cette année je vais vous proposer concernant la relation d'objet.

La relation imaginaire quelle qu'elle soit, est modulée sur un certain rapport qui lui est effectivement fondamental, qui est le rapport mère-enfant, bien enten­du avec tout ce qu'il a en lui de problématique, et assurément bien fait pour donner l'idée qu'il s'agit là d'une relation réelle. En effet c'est là le point vers lequel se dirige actuellement toute l'analyse de la situation analytique qui essaye de se réduire dans les derniers termes à quelque chose qui peut être conçu comme le développement des relations mère-enfant avec ce qui s'en inscrit et ce qui dans la suite, dans la genèse porte les traces et les reflets de cette position initiale.

 

 

Phallus

 

 
   

 

 

 

 

 

 

 

 

Mère                                                                           Enfant

 

 

 

 

 

Il est impossible par l'examen d'un certain nombre de points de l'expérience analytique d'exercer, de donner son développement - même chez les auteurs qui en ont fait le fondement de toute la genèse analytique à proprement parler - de faire intervenir cet élément imaginaire sans qu'au centre de la notion de la relation d'objet quelque chose que nous pouvons appeler le phallicisme de l'expérience analytique ne se montre comme un point clé. Ceci est démontré par l'expérience, par l'évolution de la théorie analytique et en particulier par ce que j'essaierai de vous montrer au cours de cette conférence, à savoir les impasses qui résultent de toute tentative de réduction de ce phallicisme ima­ginaire à quelque donnée réelle que ce soit, par l'absence de la trinité des termes, symbolique, imaginaire et réel. On ne peut en fin de compte que chercher pour retrouver l'origine de tout ce qui se passe, de toute la dialectique analytique, on ne peut que chercher à se référer au réel.

 

Pour donner un dernier trait et une dernière touche à ce but, cette façon dont est conduite la relation duelle dans une certaine orientation, une théo­risation de l'expérience analytique, je ferai encore tout un rappel, car cela vaut la peine d'être noté, sur un point qui est précisément l'en-tête de l'ouvrage collectif dont je vous ai parlé[2]. Quand l'analyste entrant dans le jeu imaginaire de l'obsessionnel, insiste pour lui faire reconnaître son agressivité, c'est-à-dire lui faire situer l'analyste dans la relation duelle, dans la relation imaginaire, celle que j'appelais tout à l'heure celle des réciproques, nous avons dans le texte quelque chose qui donne comme un témoignage du refus, de la méconnaissance que le sujet a de la situation, le fait que par exemple le sujet ne veut jamais exprimer son agressivité et ne l'exprime que comme un léger agacement pro­voqué par la rigidité technique.

 

L'auteur avoue ainsi qu'il insiste et qu'il ramène le sujet perpétuellement à ce thème, comme si c'était là le thème central, significatif, et l'auteur ajoute d'une façon significative, «car enfin tout le monde sait bien que l'agacement et l'ironie sont de la classe des manifestations agressives », comme si c'était évident que l'agacement fût typique et caractéristique de la relation agressive comme telle - on sait que l'agression peut être provoquée par tout autre sen­timent, et que par exemple un sentiment d'amour n'est pas du tout exclut comme étant au principe d'une réaction d'agression. Quant à qualifier comme étant de par sa nature agressive une réaction comme celle de l'ironie, cela ne me paraît pas compatible avec ce que tout le monde sait, à savoir que l'ironie n'est pas une réaction agressive, l'ironie est avant tout une façon de questionner, à un mode de question, s'il y a un élément agressif, c'est secondairement à la structure de l'élément de question qui il y a dans l'ironie.

Ceci vous montre à quelle réduction de plan aboutit une relation d'objet dont après tout je prends la résolution sous cette forme de ne plus jamais, à partir de maintenant ni autrement vous parler.

 

 

Par contre nous voilà amenés à la question : quels sont les rapports entre quiconque ? Et c'est la question à la fois première et fondamentale dont il nous faut bien partir parce qu'il nous faudra y revenir, c'est celle à laquelle nous aboutirons. Toute l'ambiguïté de la question soulevée autour de l'objet se résume à ceci : l'objet est-il ou non le réel ?

 

La notion de l'objet, son maniement à l'intérieur de l'analyse doit-il ou non - mais nous y arrivons à la fois par la voie de notre vocabulaire élaboré dont nous nous servons ici, symbolique, imaginaire et réel, et aussi bien par l'intuition la plus immédiate de ce que cela peut en fin de compte représenter pour vous spontanément à la lecture de ce que d'emblée la chose représente pour vous quand on vous en parle - l'objet est-il oui ou non le réel. Quand on parle de la relation d'objet, parle-t-on purement et simplement de l'accès au réel, cet accès qui doit être la terminaison de l'analyse ? Ce qui est trouvé dans le réel, est-ce l'objet ?

 

Ceci vaut la peine qu'on se le demande, car après tout sans même aller au cœur de la problématique du phallicisme, de celle que j'introduis aujourd'hui, c'est-à-dire sans nous apercevoir d'un point vraiment saillant de l'expérience analytique par lequel un objet majeur autour duquel tourne la dialectique du développement individuel, comme aussi bien toute la dialectique d'une analyse, c'est-à-dire un objet qui est pris comme tel, car nous verrons plus en détail qu'il ne faut pas confondre phallus et pénis. S'il a fallu faire la distinction, si autour des années 1920-1930 la notion du phallicisme et de la période phallique s'est ordonnée autour d'un immense interloque qui a occupé toute la commu­nauté analytique, c'est pour distinguer le pénis en tant qu'organe réel avec des fonctions que nous pouvons définir par certaines coordonnées réelles et le phallus dans sa fonction imaginaire.

N'y aurait-il que cela, cela vaut la peine que nous nous demandions ce que la notion d'objet veut dire. Car on ne peut pas dire que cet objet ne soit pas dans la dialectique analytique un objet prévalent et un objet dont l'individu a l'idée comme telle, dont l'isolement pour n'avoir jamais été formulé comme étant à proprement parler et uniquement concevable sur le plan de l'imaginaire n'en représente pas moins, depuis ce que Freud en a apporté à une certaine date et ce qu'a répondu tel ou tel et en particulier Jones, comment la notion de phallicisme implique de dégagement de cette catégorie de l'imaginaire. C'est ce que vous verrez surgir à toutes les lignes.

 

Mais avant même d'y entrer, posons-nous la question de ce que veut dire la relation, la position réciproque de l'objet et du réel.

Il y a plus d'une façon d'aborder cette question, car dès que nous l'abordons nous nous apercevons bien que le réel a plus d'un sens. Je pense que certains d'entre vous ne peuvent pas manquer de pousser un petit soupir d'aise : «enfin il va nous parler du fameux réel qui était jusqu'à présent resté dans l'ombre ». En effet nous n'avons pas à nous étonner que le réel soit quelque chose qui soit à la limite de notre expérience. C'est bien que ces conditions si artificielles, contrairement à ce qu'on nous dit - que c'est une situation si simple - c'est une position par rapport au réel qui est bien suffisamment expliquée par notre expérience, néanmoins nous ne pouvons faire que nous y référer quand nous théorisons. Il convient alors d'appréhender ce que nous voulons dire quand en théorisant nous invoquons le réel. Il est peu probable qu'au départ nous ayons tous de ceci la même notion, mais il est vraisemblable que nous pouvons tous accéder à certaine distinction, à certaine dissociation essentielle à apporter quant au maniement de ce terme de réel ou de réalité, si nous regardons de près quel usage en est fait.

 

Quand on parle du réel on peut viser plusieurs choses. D'abord l'ensemble de ce qui se passe effectivement, c'est la notion de réalité qui est impliquée dans le terme allemand qui a là l'avantage de discerner dans la réalité une fonction que la langue française permet mal d'isoler, la Wirklichkeit. C'est ce qu'implique en soi toute possibilité d'effets, de Wirkung, de l'ensemble du mécanisme. Ici je ne ferai que quelques réflexions en passant pour montrer à quel point les psychanalystes restent prisonniers de cette catégorie extrêmement étrangère à tout ce à quoi leur pratique pourtant devrait pouvoir semble-t-il les introduire, je dirais d'aise, à l'endroit de cette notion même de la réalité.

S'il est concevable qu'un esprit de la tradition mécano-dynamiste, de la tradition qui remonte à la tentative du XVIIIème siècle de l'élaboration de l'homme-machine dans la science, s'il est concevable que d'une certaine pers­pective tout ce qui se passe au niveau de la vie mentale exige que nous le référions à quelque chose qui se propose comme matériel, en quoi ceci peut-il avoir le moindre intérêt pour un analyste en tant que le principe même de l'exercice de sa technique, de sa fonction joue dans une succession d'effets dont il est admis par hypothèse, s'il est analyste, qu'ils ont leur ordre propre et que c'est très exactement la perspective qu'il doit en prendre s'il suit Freud, s'il conçoit ce qui dirige tout l'esprit du système, c'est-à-dire une perspective énergétique ?

 

Laissez-moi illustrer ceci par une comparaison, pour vous faire bien comprendre la fascination de ce qu'on peut trouver dans la matière, le Stoff primitif de ce qui est mis en jeu par quelque chose de tellement fascinant pour l'esprit médical, qu'on croit dire quelque chose quand on l'affirme d'une façon gratuite que nous autres comme tous les autres médecins nous mettons à la base, au principe de tout ce qui s'exerce dans l'analyse, une réalité organique, quelque chose qui en fin de compte doit se trouver dans la réalité.

Freud l'a dit aussi simplement, il faut se reporter là où il l'a dit et voir quelle fonction ça a. Mais ceci reste au fond une espèce de besoin de réassurance qu'on voit les analystes, au cours de leurs textes, reprendre sans cesse comme on touche du bois. En fin de compte il est bien clair que nous ne mettons pas là en jeu autre chose que des mécanismes qui sont superficiels et que tout doit se référer au dernier terme, à quelque chose que nous saurons peut-être un jour, qui est la matière principale qui est à l'origine de tout ce qui se passe.

Laissez-moi faire une simple comparaison pour vous montrer l'espèce d'ab­surdité - ceci pour un analyste si tant est qu'il admette l'ordre dans lequel il se déplace, l'ordre d'effectivité, c'est cela la première notion de réalité. C'est à peu près comme si quelqu'un qui a à s'occuper d'une usine hydroélectrique qui est en plein milieu du courant d'un grand fleuve, le Rhin par exemple, prouvait que pour comprendre, pour parler de ce qui se passe dans cette machine - dans la machine s'accumule ce qui est au principe de l'accumulation d'une énergie quelconque, en l'occasion cette force électrique qui peut ensuite être distribuée et mise à la disposition des consommateurs - c'est très précisément quelque chose qui a le plus étroit rapport avec la machine avant tout, et que non seulement on ne dira rien de plus, mais qu'on ne dira littéralement rien du tout en rêvant au moment où le paysage était encore vierge, où les flots du Rhin coulaient d'abondance.

 

Mais dire qu'il y a quelque chose en quoi que ce soit qui nous avance de dire que l'énergie était en quelque sorte déjà là à l'état virtuel dans le courant du fleuve, c'est dire quelque chose qui ne veut à proprement parler rien dire.

 

Car l'énergie ne commence à nous intéresser dans cette occasion qu'à partir du moment où elle est accumulée, et elle n'est accumulée qu'à partir du moment où les machines se sont mises à s'exercer d'une certaine façon, sans doute ani­mées par une chose qui est une sorte de propulsion définitive qui vient du courant du fleuve. Mais la référence au courant du fleuve comme étant l'ordre primitif de cette énergie ne peut venir précisément qu'à l'idée de quelqu'un qui serait entièrement fou, et à une notion à proprement parler de l'ordre du mana concernant cette chose d'un ordre bien différent qu'est l'énergie, et même qu'est la force, et qui voudrait à toute force retrouver la permanence de ce qui est à la fin accumulé comme l'élément de Wirkung, de Wirklichkeit possible avec quelque chose qui serait là en quelque sorte de toute éternité.

En d'autres termes cette sorte de besoin que nous avons de penser, de confondre le Stoff ou la matière primitive ou l'impulsion ou le flux ou la tendance avec ce qui est réellement en jeu dans l'exercice de la réalité analytique, est quelque chose qui ne représente rien d'autre qu'une méconnaissance de la Wirklichkeit symbolique. C'est à savoir que c'est justement dans le conflit, dans la dialectique, dans l'organisation et la structuration d'éléments qui se compo­sent, qui s'édifient que cette composition et cette édification donnent à ce dont il s'agit une toute autre portée énergétique. C'est méconnaître la réalité propre dans laquelle nous nous déplaçons que de conserver ce besoin de parler de la réalité dernière comme si elle était ailleurs que dans cet exercice même.

 

 

Il y a un autre usage de la notion de réalité qui est fait dans l'analyse, celui-la beaucoup plus important n'a rien à faire avec cette référence que je peux vraiment qualifier dans cette occasion de superstitieuse, qui est une sorte de séquelle, de postulat dit organiciste qui ne peut littéralement dans la perspective analytique avoir aucun sens. Je vous montrerai qu'il n'a plus aucun sens dans cet ordre là où Freud apparemment en fait état.

L'autre question, dans la relation d'objet, de la réalité, est celle qui est mise en jeu dans le double principe, principe de plaisir et principe de réalité. Il s'agit là de quelque chose de tout à fait différent car il est bien clair que le principe de plaisir n'est pas quelque chose qui s'exerce d'une façon moins réelle - je pense même que l'analyse est faite pour démontrer le contraire. Ici l'usage du terme de réalité est tout autre. Il y a quelque chose d'assez frappant, c'est que cet usage qui s'est révélé au départ si fécond, qui a permis les termes de système primaire et de système secondaire dans l'ordre du psychisme, à mesure qu'avançait le progrès de l'analyse s'est révélé plus problématique, mais d'une façon en quelque sorte très fuyante.

Pour s'apercevoir de la distance parcourue entre le premier usage qui a été fait de l'opposition de ces deux principes et le point où nous en arrivons maintenant avec un certain glissement, il faut presque se référer à ce qui arrive de temps en temps : l'enfant qui dit que le roi est tout nu est-il un benêt, est-­il un génie, est-il un luron, est-il un féroce ? Personne n'en saura jamais rien. C'est assurément quelqu'un d'assez libérateur de toute façon, et il arrive des choses comme cela, des analystes reviennent à une espèce d'intuition primitive que tout ce qu'on était en train de dire jusque là n'expliquait rien.

 

C'est ce qui est arrivé à D.W. Winnicott, il a fait un petit article pour parler de ce qu'il appelle le « transitional object »[3]. Pensons transition d'objet ou phénomène transitionnel. Il fait simplement remarquer qu'à mesure que nous nous intéressons plus à la fonction de la mère comme étant absolument pri­mordiale, décisive dans l'appréhension de la réalité par l'enfant, c'est-à-dire à mesure que nous avons substitué à l'opposition dialectique et impersonnelle des deux principes, le principe de réalité et le principe de plaisir, quelque chose à quoi nous avons donné des acteurs, des sujets - sans doute sont-ce des sujets bien idéaux sans doute sont-ce des acteurs qui ressemblent beaucoup plus à une sorte de figuration ou de guignol imaginaire, mais c'est là que nous en sommes venus - ce principe du plaisir nous l'avons identifié avec une certaine relation d'objet, à savoir le sein maternel, ce principe de réalité nous l'avons identifié avec le fait que l'enfant doit apprendre à s'en passer.

Très justement Monsieur Winnicott fait remarquer qu'en fin de compte si tout se passe bien - car il est important que tout se passe bien, nous en sommes à faire dériver tout ce qui va mal dans une anomalie primordiale, dans la frustration, le terme de frustration devenant dans notre dialectique le terme clé - Winnicott fait remarquer qu'en somme tout va se passer comme si au départ, pour que les choses se passent bien, à savoir pour que l'enfant ne soit pas traumatisé, il fallait que la mère opère en étant toujours là au moment qu'il faut, c'est-à-dire précisément en venant placer à l'endroit, au moment de l'hallucination délirante, l'objet réel qui le comble. II n'y a donc au départ aucune espèce de distinction dans la relation mère-enfant idéale entre l'hal­lucination surgie par principe de la notion que nous avons du système primaire, l'hallucination surgie du sein maternel, et l'accomplissement réel, la rencontre de l'objet réel dont il s'agit.

 

Il n'y a donc au départ, si tout se passe bien, aucun moyen pour l'enfant de distinguer ce qui est de l'ordre de la satisfaction fondée sur l'hallucination qui est celle qui est liée à l'exercice et au fonctionnement du système primaire, et l'appréhension du réel qui le comble et le satisfait effectivement. Tout ce dont il va s'agir, c'est que progressivement la mère apprenne à l'enfant à subir ces frustrations, du même coup à percevoir sous la forme d'une certaine tension inaugurale la différence qu'il y a entre la réalité et l'illusion, et la différence ne peut s'exercer que par la voie d'un désillusionnement, c'est-à-dire que de temps en temps ne coïncide pas la réalité avec l'hallucination surgie du désir. 

 

Winnicott fait simplement remarquer que le fait premier c'est qu'il est strictement inconcevable à l'intérieur d'une telle dialectique ceci : comment quoi que ce soit pourrait s'élaborer qui aille plus loin que la notion d'un objet stric­tement correspondant au désir primaire, et que l'extrême diversité des objets, tant instrumentaux que fantasmatiques, qui interviennent dans le développe­ment du champ du désir humain sont strictement impensables dans une telle dialectique à partir du moment où on l'incarne en deux acteurs réels, la mère et l'enfant.

 

La deuxième chose est un fait strictement. d'expérience. C'est que même chez le plus petit enfant, nous voyons apparaître ces objets qu'il appelle tran­sitionnels dont nous ne pouvons dire de quel côté ils se situent dans cette dia­lectique, cette dialectique réduite, cette dialectique incarnée de l'hallucination et de l'objet réel. C'est à savoir ce qu'il appelle les objets transitionnels. Nom­mément pour les illustrer, tous ces objets du jeu de l'enfant, les jouets à pro­prement parler - l'enfant n'a pas besoin qu'on lui en donne pour qu'il en fasse avec tout ce qui lui tombe sous la main - ce sont les objets transitionnels à propos desquels il n'y a pas de question à poser s'ils sont plus subjectifs ou plus objectifs, ils sont d'une autre nature dont Winnicott ne franchit pas la limite.

Pour les nommer, nous les appellerons tout simplement imaginaires. Nous serons tout de suite tellement bien dans l'imaginaire que nous voyons à travers les travaux certainement très hésitants, très plein de détours, très plein de confu­sion aussi des auteurs, nous voyons que c'est quand même toujours à ces objets que sont ramenés les auteurs qui par exemple cherchent à s'expliquer l'origine d'un fait comme l'existence du fétiche, du fétiche sexuel, comment ils sont amenés à faire autant qu'ils le peuvent, à voir quels sont les points communs qu'il y a avec le fétiche - qui vient occuper le premier plan des exigences objec­tales pour la satisfaction majeure qu'il peut y avoir pour un sujet, à savoir la satisfaction sexuelle. Ils sont amenés à chercher, à épier chez l'enfant le manie­ment un tant soit peu privilégié d'un menu objet, d'un mouchoir dérobé à sa mère, d'un coin de drap de lit, de quelque part accidentelle de la réalité mise à la portée de la prise de l'enfant, et qui apparaît dans cette période qui, pour être appelée ici transitionnelle, ne constitue pas une période intermédiaire mais une période permanente du développement de l'enfant, ils sont amenés là à presque les confondre sans se demander la distance qu'il peut y avoir entre l'érotisation de cet objet et la première apparition de cet objet en tant qu'i­maginaire.

 

Ici ce que nous voyons c'est ce qui est oublié dans une telle dialectique, oubli qui bien entendu oblige à ces formes de supplémentation sur lesquelles je mets l'accent à propos de l'article de Winnicott, ce qui est oublié, c'est qu'un ressort des plus essentiel de toute l'expérience analytique, et ceci depuis le début, c'est la notion du manque de l'objet, ce qui n'est pas tout à fait la même chose.

Et je vous rappelle que les choses sont allées dans un certain sens, que jamais dans notre exercice concret de la théorie analytique nous ne pouvons nous passer d'une notion de manque de l'objet comme centrale, non pas comme d'un négatif, mais comme du ressort même de la relation du sujet au monde.

 

L'analyse commence dès son départ, l'analyse de la névrose commence par la notion - si paradoxale qu'on peut dire qu'elle n'est pas encore complètement élaborée - de la castration. Nous croyons que nous en parlons toujours, comme on en parlait au temps de Freud, c'est tout à fait une erreur, nous en parlons de moins en moins, nous avons tort d'ailleurs parce que ce dont nous parlons beaucoup plus c'est de la notion de frustration. Il y a encore un tiers terme dont on commence à parler, ou plus exactement dont nous verrons comment nécessairement la notion a été introduite, et dans quelle voie et par quelle exigence, c'est la notion de privation. Ce ne sont pas du tout trois choses équi­valentes. Pour les distinguer je voudrais vous faire quelques remarques qui sont simplement pour essayer d'abord de vous faire comprendre ce que c'est.

 

Bien entendu il faut commencer par ce qui nous est le plus familier de par l'usage, c'est-à-dire la notion de frustration.

 

Quelle différence y a-t-il entre une frustration et une privation ? Il faut bien partir de là puisqu'on en est à introduire la notion de privation et à dire que dans le psychisme ces deux notions sont éprouvées de la même façon. C'est quelque chose de très hardi, mais il est clair que la privation, nous aurons à nous y référer pour autant que si le phallicisme, à savoir l'exigence du phallus est, comme le dit Freud, le point majeur de tout le jeu imaginaire dans le progrès conflictuel qui est celui que décrit l'analyse du sujet, on ne peut parler - à propos de tout autre chose que de l'imaginaire, à savoir le réel - on ne peut parler dans son cas que de privation.

Ce n'est pas par là que l'exigence phallique s'exerce. Car une des choses qui apparaît des plus problématiques, c'est comment un être présenté comme une totalité peut se sentir privé de quelque chose que par définition il n'a pas ?

 

Nous dirons que la privation c'est essentiellement quelque chose qui, dans sa nature de manque, est un manque réel, c'est un trou.

La notion que nous avons de la frustration simplement en nous référant à l'usage qui est fait effectivement de ces notions quand nous en parlons, c'est la notion d'un dam. C'est une lésion, un dommage. Ce dommage tel que nous avons l'habitude de le voir s'exercer, la façon dont nous le faisons entrer en jeu dans notre dialectique, il ne s'agit jamais que d'un dam imaginaire. La frustration est par essence le domaine de la revendication, la dimension de quelque chose qui est désiré et qui n'est pas tenu, mais qui est désiré sans aucune référence à aucune possibilité, ni de satisfaction, ni d'acquisition. la frustration est par elle-même le domaine des exigences effrénées, le domaine des exigences sans loi. Le centre de la notion de frustration, en tant qu'elle est une des catégories du manque, est un dam imaginaire. C'est sur le plan imaginaire que se situe la frustration.

 

Il nous est peut-être plus facile à partir de ces deux remarques de nous apercevoir que la castration, dont je vous répète la nature, à savoir la nature essentielle de drame de la castration a été beaucoup plus abandonnée, délaissée qu'elle n'a été approfondie. I1 suffit, pour l'introduire pour nous, et de la façon la plus vive, de dire que c'est d'une façon absolument coordonnée à la notion de la loi primordiale, de ce qu'il y a de loi fondamentale dans l'interdiction de l'inceste et dans la structure de l'Oedipe, que la castration a été introduite par Freud, sans doute par quelque chose qui représente en fin de compte, si nous y pensons maintenant, le sens de ce qui a été d'abord énoncé par Freud.

Ceci a été fait par une espèce de saut mortel dans l'expérience. Qu'il ait mis quelque chose d'aussi paradoxal que la castration au centre de la crise décisive, de la crise formatrice, de la crise majeure qu'est l'Oedipe, c'est quelque chose dont nous ne pouvons que nous émerveiller après coup, car c'est

 

certainement merveilleux que nous ne songions qu'à ne pas en parler. La castration est quelque chose qui ne peut que se classer dans la catégorie de la dette sym­bolique.

La distance qu'il y a entre dette symbolique, dette imaginaire, et trou, absence réelle, est quelque chose qui nous permet de situer ces trois éléments, ces trois éléments que nous appellerons les trois termes de référence du manque de l'objet.

 

Ceci sans doute peut peut-être paraître à certains ne pas aller sans quelque réserve. Ils auront raison parce qu'en réalité il faut se tenir fortement à la notion centrale qu'il s'agit de catégories de manque de l'objet, pour que ceci soit valable. Je dis de manque de l'objet mais non pas d'objet, car si nous nous plaçons au niveau de l'objet nous allons pouvoir nous poser la question de qu'est-ce que l'objet qui manque dans ces trois cas ?

C'est au niveau de la castration que c'est tout de suite le plus clair, ce qui manque au niveau de la castration en tant qu'elle est constituée par la dette symbolique, le quelque chose qui sanctionne la loi, le quelque chose qui lui donne son support et son inverse, ce qui est la punition, il est tout à fait clair que dans notre expérience analytique ce n'est pas un objet réel. Il n'y a que dans la loi de Manou qu'on dit que celui qui aura couché avec sa mère se coupe les génitoires, et les tenant dans sa main s'en aille tout droit vers l'ouest jusqu'à ce que mort s'en suive, nous n'avons jusqu'à nouvel ordre observé ces choses que dans des cas excessivement rares qui n'ont rien à faire avec notre expérience, et qui nous paraissent mériter des explications qui restent d'ailleurs d'un bien autre ordre que celui des mécanismes structurants et normalisants ordinairement mis enjeu dans notre expérience. L'objet est imaginaire, la castration dont il s'agit est toujours un objet imaginaire. Ce qui nous a facilité à croire que la frustration était quelque chose qui devait nous permettre d'aller bien plus aisément au cœur des problèmes, c'est cette communauté qu'il y a entre le caractère imaginaire de l'objet de la castration et le fait que la frustration est un manque imaginaire de l'objet. Or il n'est pas du tout obligé que le manque et l'objet et même un troisième terme que nous allons appeler l'agent, soient du même niveau dans ces catégories. En fait l'objet de la castration est un objet imaginaire c'est ce qui doit nous faire poser la question de ce qu'est le phallus que l'on a mis tant de temps à identifier en tant que tel.

 

Par contre l'objet de la frustration est bel et bien, toute imaginaire que soit la frustration, dans sa nature un objet réel, c'est toujours de quelque chose de réel que pour l'enfant par exemple, que pour le sujet élu de notre dialectique de la frustration, c'est bel et bien un objet réel qui est en mal.

Ceci nous aidera parfaitement à nous apercevoir - ce qui est une évidence pour laquelle il faut un peu plus de maniement métaphysique des termes que l'on a l'habitude de le faire quand on se réfère précisément à ces critères de réalité dont nous parlions tout à l'heure - c'est qu'il est bien clair que l'objet de la privation, lui, n'est jamais qu'un objet symbolique. Ceci est tout à fait clair. Ce qui est de l'ordre de la privation, ce qui n'est pas à sa place ou jus­tement, ce qui ne l'est pas du point de vue du réel, ça ne veut absolument rien dire. Tout ce qui est réel est toujours et obligatoirement à sa place, même quand on le dérange. Le réel a pour propriété d'abord de porter sa place à la semelle de ses souliers, vous pouvez bouleverser tant que vous voudrez le réel, il n'en reste pas moins que nos corps seront après leur explosion encore à leur place, à leur place de morceaux. l'absence de quelque chose dans le réel est une chose purement, symbolique ; c'est-à-dire pour autant que nous définissions par la loi que ça devrait être là, c'est qu'un objet manque à sa place. Pensez comme référence qu'il n'y en a pas de meilleure que celle de penser à ce qui se passe quand vous demandez un livre dans une bibliothèque, on vous dit qu'il manque à sa place, il peut être juste à côté, il n'en reste pas moins qu'en principe il manque à sa place, il est par principe invisible, cela ne veut pas dire que le bibliothécaire vit dans un monde entièrement symbolique. Quand nous parlons de privation, il s'agit d'objets symboliques et de rien d'autre.

 

Ceci peut paraître un peu abstrait, mais vous verrez combien cela nous servira dans la suite pour détecter ces sortes de tours de passe-passe grâce à quoi on donne des solutions qui n'en sont pas à des problèmes qui sont de faux problèmes. Autrement dit, grâce à quoi dans la suite, dans la dialectique de ce qui se discute pour arriver à rompre avec ce qui paraît intolérable, qui est l'évolution complètement différente de ce qu'on appelle la sexualité dans les termes analytiques chez l'homme et chez la femme, les efforts désespérés pour ramener les deux termes à un seul principe alors que peut-être dès le départ il y a quelque chose qui permet d'expliquer et de concevoir d'une façon très simple et très claire pourquoi leurs évolutions seront très différentes.

 

Je veux simplement y ajouter quelque chose qui va trouver également sa portée, c'est la notion d'un agent. Je sais qu'ici je fais un saut qui nécessiterait que j'en revienne à la triade imaginaire de la mère, de l'enfant et du phallus, mais je n'ai pas le temps de le faire, je veux simplement compléter le tableau.

L'agent, lui aussi va jouer son rôle dans ce manque de l'objet, car pour la frustration nous avons la notion prééminente que c'est la mère qui joue le rôle. Qu'est-ce que l'agent de la frustration ? Est-il symbolique, imaginaire ou réel ? Qu'est-ce que l'agent de la privation ? C'est-à-dire en fin de compte est­-ce quelque chose qui n'a aucune espèce d'existence réelle comme je l'ai fait remarquer tout à l'heure ? Voilà des questions qui méritent tout au moins qu'on les pose.

 

Je vais laisser à la fin de cette séance ouverte cette question, car s'il est bien clair que la réponse pourrait peut-être ici s'amorcer, voire se déduire d'une façon tout à fait formelle, elle ne saurait en aucun cas au point où nous en sommes, être satisfaisante parce que précisément la notion de l'agent est quelque chose qui sort tout à fait du cadre de ce à quoi nous nous sommes limités aujourd'hui, à savoir d'une première question comportant les rapports de l'objet et du réel. L'agent est manifestement ici quelque chose qui est d'un autre ordre. Néanmoins vous voyez que la question de la qualification de l'agent à ces trois niveaux est une question qui manifestement est suggérée par le commencement de la construction du phallus.

 



[1] M. Bouvet, La relation d'objet,  La clinique psychanalytique, p. 11-121 ; op. cité p 2.

[2] La psychanalyse d'aujourd'hui, op. cité p. 2.

[3] Winnicott D. W, Transitional objects and transitional phenomena, I.J.P. 34, p.89-97, 1953.

Par AM-Augustina - Publié dans : Psychanalyse - Communauté : BLOGS, en parler ...
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